Les femmes disparaissent des essais cliniques, et personne ne sâen Ă©meut vraiment
En 2015, une Ă©tude de lâINSERM a rĂ©vĂ©lĂ© que seulement 39 % des participants aux essais cliniques en Europe Ă©taient des femmes. Neuf ans plus tard, le chiffre nâa presque pas bougĂ©. Pourtant, les maladies qui touchent les femmes, endomĂ©triose, dĂ©pression post-partum, maladies auto-immunes, restent sous-diagnostiquĂ©es, sous-traitĂ©es, ou pire : invisibles dans les protocoles. Et ça, ce nâest pas un bug. Câest un choix.
Pourquoi ? Parce que la mĂ©decine a Ă©tĂ© conçue par et pour des hommes. Pas mĂ©taphoriquement. Anatomiquement. Les normes masculines ne sâarrĂȘtent pas aux salles de rĂ©union ou aux manuels de psychologie sociale : elles structurent la recherche mĂ©dicale elle-mĂȘme. Les doses de mĂ©dicaments sont souvent calculĂ©es sur un poids moyen masculin, les symptĂŽmes cardiaques sont Ă©tudiĂ©s Ă partir de modĂšles masculins (dâoĂč le retard de diagnostic chez les femmes, dont les crises passent plus souvent pour de lâangoisse). Bref, on soigne dâabord lâhomme blanc de 70 kg, et le reste, câest de la variation.
Myriam Pannard, maĂźtresse de confĂ©rences en psychologie sociale, lâexplique sans dĂ©tour : « La science mĂ©dicale reproduit les biais de la sociĂ©tĂ©. Si les femmes sont moins bien soignĂ©es, câest parce quâon les a toujours traitĂ©es comme des hommes en moins. Pas des humains Ă part entiĂšre. » Elle cite lâexemple des antidouleurs : les femmes supportent moins bien les opioĂŻdes en raison de diffĂ©rences mĂ©taboliques, mais les essais cliniques les excluaient jusquâaux annĂ©es 2000. RĂ©sultat ? Des millions de femmes surdosĂ©es, ou au contraire, sous-soignĂ©es parce quâon a cru que leur seuil de douleur Ă©tait plus Ă©levĂ©.
Et les essais ? Une loterie genrée.
Un rapport de lâOMS en 2017 montrait que sur 1 200 essais cliniques majeurs, seulement 40 % incluaient des femmes, et encore, souvent en nombre insuffisant pour analyser les effets spĂ©cifiques. Les maladies fĂ©minines ? Tabou. LâendomĂ©triose, par exemple, met 7 ans en moyenne Ă ĂȘtre diagnostiquĂ©e. Pourquoi ? Parce que les chercheurs ont longtemps considĂ©rĂ© que la douleur pelvienne chez la femme Ă©tait « psychologique ». La science lĂ©gitime le sexisme.
Pire : quand les femmes sont incluses, câest souvent en phase III des essais, quand les doses sont dĂ©jĂ fixĂ©es. « On teste dâabord sur des hommes, puis on ajuste peut-ĂȘtre pour les femmes, comme si elles Ă©taient une sous-catĂ©gorie », rĂ©sume Pannard. Câest comme si on concevait des vĂȘtements pour des hommes de 1,80 m et quâon disait : « Bon, pour les autres, on verra aprĂšs. »*
Les normes masculines, ce virus silencieux
La psychologie sociale a cartographiĂ© le problĂšme : les femmes sont moins prises au sĂ©rieux dans les consultations, leurs symptĂŽmes sont minimisĂ©s, leurs plaintes classĂ©es en « troubles fonctionnels » plutĂŽt quâen maladies. Un mĂ©decin sur deux pense encore que les femmes exagĂšrent leur douleur, selon une Ă©tude de lâUniversitĂ© de Californie (2020).
Pourquoi ? Parce que la médecine a été façonnée par des hommes, pour des hommes. Les critÚres de « normalité », rythme cardiaque, tension artérielle, tolérance aux médicaments, sont souvent établis à partir de données masculines. Une femme sur deux se voit prescrire des doses inadaptées, simplement parce que les essais initiaux ont exclu 60 % de la population.
Et les normes sociales ? Elles aggravent tout. Une femme qui dĂ©crit ses symptĂŽmes sera plus souvent Ă©tiquetĂ©e « anxieuse » quâun homme aux mĂȘmes signes. Un AVC chez une femme est plus souvent attribuĂ© Ă la fatigue ou au stress. Les hommes, eux, bĂ©nĂ©ficient du biais de crĂ©dibilitĂ© : leurs douleurs sont prises au sĂ©rieux dĂšs le premier mot.
Pannard rappelle un dĂ©tail glaçant : les femmes sont 50 % plus susceptibles de mourir aprĂšs un infarctus que les hommes, parce quâelles arrivent plus tard Ă lâhĂŽpital. « On leur dit : âCâest peut-ĂȘtre rien, attendez.â Aux hommes, on prescrit un scanner dans lâheure. »
Lâindustrie pharmaceutique, complice malgrĂ© elle
LĂ oĂč ça devient cynique, câest que lâindustrie pharmaceutique sait. Elle sait que les femmes mĂ©tabolisent diffĂ©remment les mĂ©dicaments. Elle sait que les hormones jouent un rĂŽle clĂ© dans lâefficacitĂ© des traitements. Pourtant, jusquâaux annĂ©es 2000, les essais cliniques excluaient systĂ©matiquement les femmes en Ăąge de procrĂ©er.
Pourquoi ? Parce que les rĂšgles, la grossesse, la mĂ©nopause Ă©taient considĂ©rĂ©es comme « trop complexes ». Comme si la biologie fĂ©minine Ă©tait une variable trop lourde Ă gĂ©rer. En 1977, la FDA amĂ©ricaine a mĂȘme interdit aux femmes enceintes de participer aux essais, par « prĂ©caution ». RĂ©sultat ? Des mĂ©dicaments testĂ©s sur des hommes, puis extrapolĂ©s aux femmes, avec tous les risques que ça implique.
Aujourdâhui, les choses bougent (un peu). La loi amĂ©ricaine sur lâĂ©quitĂ© en matiĂšre de recherche (2016) oblige Ă inclure des femmes et des minoritĂ©s. Mais lâEurope traĂźne. En France, seulement 42 % des essais incluent un Ă©quilibre homme-femme, selon lâANSM (2023).
Le problĂšme ? Lâinertie. Les protocoles sont longs, coĂ»teux, et personne ne veut prendre le risque de tout recommencer. « On prĂ©fĂšre ajuster aprĂšs coup, mĂȘme si ça signifie soigner mal la moitiĂ© de lâhumanitĂ© », lĂąche Pannard. Câest comme si on construisait un pont en testant dâabord la rĂ©sistance sur des hommes, puis en espĂ©rant que les femmes tiennent le coup.
Ce qui ne change pas, et pourquoi
Pourtant, les preuves sâaccumulent. Une Ă©tude de Harvard (2021) a montrĂ© que les femmes rĂ©pondaient mieux Ă certains antidĂ©presseurs que les hommes, mais ces donnĂ©es nâont Ă©tĂ© intĂ©grĂ©es aux protocoles quâaprĂšs des annĂ©es de retard. Pourquoi ? Parce que les comitĂ©s dâĂ©thique, majoritairement masculins, ont longtemps considĂ©rĂ© que les diffĂ©rences biologiques Ă©taient « secondaires ».*
Et puis, il y a lâinvisibilisation pure et simple. Les maladies qui touchent surtout les femmes, comme la sclĂ©rose en plaques ou la maladie de Lyme, sont moins financĂ©es par la recherche. En 2022, seulement 10 % des budgets de recherche en santĂ© mentale Ă©taient allouĂ©s aux troubles spĂ©cifiques aux femmes, selon lâOMS.
Pannard en veut aux normes masculines qui persistent dans la recherche : « On part du principe que lâhomme est le standard, et que le reste est une exception. Câest une vision coloniale de la science. » La mĂ©decine nâest pas neutre. Elle est genrĂ©e.
Alors, on fait quoi ?
La bonne nouvelle ? Ăa commence Ă se voir. Des initiatives comme Women in Science ou GenderMed poussent pour une recherche plus inclusive. La Commission europĂ©enne a lancĂ© en 2023 un plan pour intĂ©grer le sexe et le genre dans tous les essais cliniques dâici 2030. Mais câest lent. TrĂšs lent.
Pannard propose des solutions radicales : exiger des quotas de femmes dans les essais, former les mĂ©decins aux biais de genre, et arrĂȘter de considĂ©rer la santĂ© masculine comme la rĂ©fĂ©rence. « Il ne sâagit pas de faire de la mĂ©decine âfĂ©minineâ, mais de reconnaĂźtre que la moitiĂ© de lâhumanitĂ© a Ă©tĂ© ignorĂ©e pendant des siĂšcles. »
Le vrai problĂšme, ce nâest pas le manque de donnĂ©es. Câest le manque de volontĂ©.
Parce que changer les protocoles, ça coĂ»te cher. Ăa remet en cause des dĂ©cennies de recherche. Et puis, avouons-le : personne ne veut admettre quâon a soignĂ© les femmes Ă moitiĂ© pendant 50 ans.
Alors on attend. On attend que les femmes meurent un peu plus, un peu plus longtemps, avant que la science daigne les voir.
La prochaine fois que vous prendrez un mĂ©dicament, demandez-vous : et si on lâavait testĂ© sur des hommes, juste parce que câĂ©tait plus simple ?