Un enfant de 8 ans, atteint dâune leucĂ©mie fulgurante. Ses parents, des ouvriers du port, nâont pas les moyens dâun vol vers lâInde pour une greffe. LâONG Enn Rev Enn Sourir (en crĂ©ole, « Sourire Ă sourire ») les aide Ă monter le dossier. Mais le vrai combat de Karan Juglall, câest ailleurs : dans les couloirs des hĂŽpitaux publics, oĂč les familles sont harcelĂ©es pour signer des consentements flous avant des traitements payants. « On leur dit : âSigner vite, sinon câest trop tard.â Comme si la hĂąte justifiait nâimporte quoi. » Il montre un contrat, trois pages de clauses en petit, Ă©crites en anglais juridique. « Personne ne les lit. Personne ne traduit. » Pourtant, ces documents ouvrent la porte Ă des dĂ©rives : des cliniques privĂ©es qui facturent des sommes exorbitantes sous couvert dâurgence, des mĂ©decins qui poussent Ă des examens inutiles pour gonfler les comptes des Ă©tablissements. « La souffrance devient un marchĂ©. » Juglall a les chiffres pour le prouver : selon une Ă©tude de lâOrganisation Mondiale de la SantĂ© (OMS) publiĂ©e en 2022, 37 % des dĂ©penses de santĂ© Ă Maurice sont liĂ©es Ă des soins non essentiels, souvent imposĂ©s aux patients vulnĂ©rables. Mais personne ne sâen Ă©meut vraiment. Pourquoi ? Parce que ça arrange tout le monde. Les cliniques privĂ©es, les assureurs, mĂȘme certains hĂŽpitaux publics qui externalisent des services. « Le systĂšme est conçu pour que les familles paient, peu importe le prix. » Et quand elles ne peuvent pas, elles disparaissent des statistiques. Officiellement, le taux de mortalitĂ© infantile Ă Maurice est de 12 pour 1 000 naissances (source : Banque Mondiale, 2023). En rĂ©alitĂ©, Juglall estime que le chiffre double si on compte les enfants abandonnĂ©s Ă leur sort faute de moyens. « On enterre les Ă©checs. On ne les affiche pas. » --- Le piĂšge des partenariats publics-privĂ©s Juglall a vu des cas oĂč des familles se retrouvaient endettĂ©es Ă vie aprĂšs un sĂ©jour Ă lâhĂŽpital. « Un pĂšre a contractĂ© un prĂȘt de 200 000 roupies pour sauver sa fille. RĂ©sultat : il a dĂ» vendre sa maison. » Le problĂšme ? Les partenariats entre le secteur public et les cliniques privĂ©es. « LâĂtat dĂ©lĂšgue, mais il ne contrĂŽle pas. » Par exemple, lâhĂŽpital Souvenir de Beau Bassin, censĂ© ĂȘtre un Ă©tablissement public, sous-traite des soins Ă des sociĂ©tĂ©s comme Mediclinic, qui appliquent des tarifs privĂ©s. « Un scanner coĂ»te 5 000 roupies Ă lâhĂŽpital public. 20 000 dans le privĂ©. Mais si on vous oriente vers le privĂ©, vous nâavez pas le choix. » Juglall a tentĂ© de saisir la Commission de la Concurrence de Maurice. RĂ©ponse : « Pas de preuve de discrimination. » « Bien sĂ»r quâil nây a pas de preuve ! Parce quâon ne cherche pas. » --- La transparence, ce luxe LâONG a lancĂ© une campagne pour exiger des factures dĂ©taillĂ©es et des traductions en crĂ©ole. « Les familles signent sans comprendre. AprĂšs, câest trop tard pour contester. » RĂ©sultat ? Des cliniques qui bloquent lâaccĂšs aux dossiers. « On nous dit : âCe nâest pas notre politique.â Mais quelle politique ? Personne ne la connaĂźt. » Juglall a un exemple prĂ©cis : une mĂšre dont lâenfant souffrait dâune maladie rare. « On lui a proposĂ© un traitement Ă 80 000 roupies. Sans garantie. Sans alternative. » Elle a signĂ©. Lâenfant est mort deux mois plus tard. « Personne nâa Ă©tĂ© poursuivi. Personne nâa remboursĂ©. » --- Ce que les politiques ignorent Le gouvernement mauricien vante son « systĂšme de santĂ© universel ». En thĂ©orie, câest vrai : lâaccĂšs aux soins est gratuit pour les rĂ©sidents. En pratique, « universel » signifie « si vous avez les papiers, le temps et lâargent pour naviguer dans le systĂšme ». Juglall cite le cas dâun enfant diabĂ©tique dont la famille a dĂ» payer 15 000 roupies par mois pour de lâinsuline, alors que le traitement est censĂ© ĂȘtre couvert. « LâĂtat achĂšte les mĂ©dicaments Ă bas prix. Mais il ne les distribue pas. » Pourquoi ? « Parce que les hĂŽpitaux publics prĂ©fĂšrent acheter plus cher auprĂšs des laboratoires locaux. » Un cercle vicieux. « Les familles paient deux fois : une fois pour les soins, une fois pour les pots-de-vin dĂ©guisĂ©s. » --- Lâarme de Juglall : la honte Son organisation a commencĂ© Ă publier des noms. Pas ceux des patients, mais ceux des Ă©tablissements et des mĂ©decins impliquĂ©s dans des pratiques douteuses. « Les gens ont peur de nous. Parce quâon ne lĂąche pas. » RĂ©sultat : certaines cliniques ont dĂ» revoir leurs tarifs. Dâautres ont fermĂ©. « Mais le vrai changement ? Il viendra quand les familles oseront dire non. » Juglall y croit. MĂȘme si, pour lâinstant, « le systĂšme est comme un iceberg : on ne voit que la partie Ă©mergĂ©e. Le reste, câest lâexploitation. » --- La derniĂšre bataille Aujourdâhui, Enn Rev Enn Sourir se bat sur deux fronts. Dâabord, obtenir une loi qui impose des factures claires et des traductions obligatoires. Ensuite, forcer les assureurs Ă couvrir les soins essentiels sans conditions. « Si on ne change pas les rĂšgles, les familles continueront Ă payer. MĂȘme pour mourir. » Juglall nâa pas de solution miracle. Juste une certitude : « La charitĂ©, ça ne suffit pas. Il faut casser les mĂ©canismes. » Et pour ça, il compte sur la pression. Parce que tant que les familles auront peur de se rebiffer, les cliniques continueront Ă traiter leur souffrance comme une marchandise.