Vingt-trois cas, onze morts : le Bounkani en alerte silencieuse
Dans un village perdu du Bounkani, près de la frontière burkinabè, les habitants savent déjà ce que les chiffres ne disent pas encore. Les funérailles se multiplient. Les familles évitent les discussions sur la fièvre jaune. Et les centres de santé, saturés, font passer les patients en silence. Pourtant, le gouvernement parle de « situation sous contrôle ». À Abidjan, personne ne panique. À Korhogo, on enterre.
Le 15 mai dernier, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a confirmé l’épidémie dans la région. 23 cas, dont 11 décès. Un taux de létalité de près de 50 %. Pour comparaison, lors de la dernière grande épidémie en Afrique de l’Ouest en 2016, le taux était de 30 %. Ici, on meurt plus vite. Et plus jeune. Parmi les victimes, des enfants, des agriculteurs, des femmes qui n’avaient jamais quitté leur village. La fièvre jaune ne choisit pas ses cibles. Elle frappe là où le système de santé est le plus faible.
Pourtant, les autorités ivoiriennes minimisent. Le ministre de la Santé, Pierre Alain Tanoh, a assuré que « la situation est maîtrisée ». Des mots qui sonnent faux quand on sait que les vaccins manquent dans les zones les plus touchées. Que les équipes de l’OMS peinent à accéder aux villages les plus isolés. Et que les rumeurs, toujours ces rumeurs, circulent déjà : « Ils ne veulent pas qu’on sache, parce que ça va faire peur. »
Pourquoi le gouvernement ivoirien joue la carte du calme ?
La Côte d’Ivoire a un passé avec les épidémies. En 2016, le pays avait évité de justesse une crise du choléra grâce à une campagne de vaccination massive. Aujourd’hui, le gouvernement semble vouloir répéter la même stratégie : attendre, vacciner en urgence, et éviter la panique.
Problème : la fièvre jaune ne se combat pas comme le choléra. Elle se transmet par les moustiques Aedes aegypti, les mêmes qui propagent la dengue et le zika. Et dans le Bounkani, ces moustiques pullulent. Les marigots, mal drainés après les pluies de saison, en sont le terrain de reproduction idéal. Or, personne ne parle des marigots. Personne ne parle non plus des déplacements massifs de populations vers Abidjan, où le virus pourrait se répandre bien plus vite.
Le gouvernement mise sur la vaccination ciblée. Un million de doses ont été commandées, selon le ministère de la Santé. Assez pour couvrir les zones à risque. Sauf que :
- Les stocks arrivent trop lentement. Les premières livraisons ne sont attendues que dans trois semaines. Trois semaines, c’est trois semaines de plus où les moustiques piqueront.
- Les équipes sur le terrain sont sous-financées. L’OMS et Médecins Sans Frontières (MSF) alertent depuis des mois sur le manque de moyens dans le nord-est. Les centres de santé manquent de seringues, de gants, et parfois même d’eau pour se laver les mains.
- La méfiance des populations complique tout. Dans certaines zones, les rumeurs veulent que le vaccin soit « maudit » ou « dangereux ». Résultat : des villages refusent les campagnes de vaccination. À Dikodougou, un village à 50 km de Korhogo, seulement 30 % des habitants se sont fait vacciner depuis le début de l’alerte.
Le vrai danger : l’exportation du virus vers Abidjan
Le Bounkani, c’est à 600 km d’Abidjan. Sur le papier, le risque semble lointain. Dans la réalité, il est déjà là.
Chaque semaine, des centaines de personnes quittent les zones rurales pour la capitale économique. Marchands, étudiants, travailleurs saisonniers : tous prennent le bus ou le taxi-brousse. Un seul cas non détecté à Korhogo, et le virus est dans le train.
Or, Abidjan n’est pas prête. La ville n’a pas connu d’épidémie de fièvre jaune depuis les années 1980. Les stocks de vaccins sont limités, et les hôpitaux publics sont déjà en surcharge. Si le virus arrive, ce sera le chaos.
Le gouvernement ivoirien le sait. C’est pourquoi il joue la carte de la discrétion. Pas de communiqué alarmiste, pas de fermeture des frontières, pas d’évacuation des zones à risque. Juste des appels à la « vigilance » et des promesses de « riposte rapide ».
Sauf que la rapidité, dans ce cas, c’est une question de jours. Pas de semaines.
Ce que les chiffres cachent : l’échec des systèmes d’alerte précoce
En 2016, la Côte d’Ivoire avait mis en place un système de surveillance épidémiologique pour détecter les foyers de fièvre jaune. Il ne fonctionne plus.
- Les laboratoires régionaux manquent de réactifs pour confirmer les cas en urgence.
- Les agents de santé ne sont pas assez formés pour reconnaître les symptômes précoces (fièvre soudaine, douleurs musculaires, vomissements noirs).
- Les données ne remontent pas assez vite à Abidjan. Résultat : quand l’OMS a sonné l’alerte en mai, l’épidémie était déjà en phase avancée dans le Bounkani.
Pourquoi ce système a-t-il échoué ?
- Le manque de budget. La santé publique en Côte d’Ivoire représente seulement 5 % du budget national (contre 10 % en moyenne en Afrique de l’Ouest). Les programmes de prévention sont les premiers touchés.
- La corruption locale. Dans certaines régions, les responsables de santé détournent une partie des fonds alloués aux campagnes de vaccination. Les preuves ? Des stocks de vaccins périmés retrouvés dans des entrepôts de Bouaké.
- L’indifférence des partenaires internationaux. La Chine et la Russie, principaux bailleurs de fonds pour les infrastructures, ont peu investi dans la santé publique. L’Union européenne, elle, a recentré ses aides sur la lutte contre Ebola en Guinée. La Côte d’Ivoire est devenue un parent pauvre.
La vraie question : et si c’était pire que ce qu’on croit ?
Les 23 cas confirmés, c’est le chiffre officiel. Mais combien de cas non déclarés ?
Dans les zones rurales, les familles enterrent souvent leurs morts sans prévenir les autorités. À Korhogo, un médecin anonyme (qui refuse de donner son nom) estime que « pour chaque cas déclaré, il y en a au moins deux qui ne le sont pas ».
Et puis, il y a les symptômes atypiques. Certains patients arrivent aux hôpitaux avec des diagnostics erronés : paludisme, typhoïde, même COVID-19. La fièvre jaune peut ressembler à tout ça. Résultat : le virus se propage sans qu’on le sache.
Le pire scénario ? Que le virus mute. Que les moustiques s’adaptent. Que les vaccins actuels deviennent moins efficaces. On a déjà vu ça avec la dengue.
Pour l’instant, le gouvernement ivoirien mise sur la vaccination de masse et l’élimination des gîtes larvaires. Mais avec les moyens actuels, ça ne suffira pas.
Conclusion : une crise qui attend son heure
La Côte d’Ivoire a le temps. Pas pour longtemps.
Les pluies de saison vont durer jusqu’en octobre. Les moustiques vont proliférer. Et si rien n’est fait d’ici là, l’épidémie va sortir du Bounkani.
Le gouvernement peut encore agir. Mais il faut casser le silence.
- Ouvrir les hôpitaux de campagne dans les zones à risque, pas seulement à Korhogo.
- Arrêter les déplacements non essentiels vers Abidjan, au moins le temps de la campagne de vaccination.
- Arrêter de mentir aux populations sur l’ampleur de la menace.
Sinon, dans quelques semaines, on ne parlera plus de 23 cas. On parlera de centaines.