30 % des Mauriciens évitent encore la voiture, mais le vélo partagé reste un leurre

À Port-Louis, les stations de vélos en libre-service se vident en fin de journée. Pourtant, le gouvernement mise sur ce mode de transport pour réduire la congestion. Pourquoi ça ne décolle pas ? Les chiffres, les blocages, et ce qui cloche vraiment.

Publié le 9 octobre 2026 à 16:05
30 % des Mauriciens évitent encore la voiture, mais le vélo partagé reste un leurre

Le vélo partagé à l’Île Maurice : un échec programmé ?

30 % des trajets quotidiens à Port-Louis pourraient se faire sans voiture. C’est ce qu’affirme le rapport 2023 de l’Agence Nationale de Développement des Transports (ANDT), basé sur les données de mobilité des 12 derniers mois. Pourtant, les vélos en libre-service, lancés en 2021 avec fanfare, traînent comme un boulet. Les stations sont mal placées, les vélos tombent en panne, et les utilisateurs réguliers se comptent sur les doigts d’une main. Pourquoi un projet censé désengorger les routes tourne à l’échec ?

Les stations fantômes de Port-Louis

À Grand-Bassin, quartier résidentiel où les embouteillages s’étirent jusqu’à 20h, la station Mauritius Bikes affiche « 0 vélo disponible » depuis deux semaines. « On a testé, raconte Souleyman, 32 ans, cadre dans une banque. Mais après trois pannes en un mois, j’ai arrêté. » Lui et sa femme préfèrent encore prendre le taxi, même pour 5 kilomètres. « Le vélo, c’est bien pour les touristes qui veulent faire du sightseeing. Pas pour nous, avec les enfants et les courses. »

Le problème ? Les stations sont installées là où il n’y a rien à faire. Près des écoles ? Trop loin des commerces. Près des marchés ? Inondables en saison des pluies. « Ils ont oublié un détail, grogne un employé municipal sous couvert d’anonymat : à l’Île Maurice, 60 % des déplacements se font en voiture parce qu’il n’y a pas d’alternative crédible. »

Chiffre clé : Selon l’ANDT, seulement 12 % des abonnés utilisent le vélo plus d’une fois par semaine. Le reste ? Des essais ponctuels, souvent annulés par une panne ou un vol.

Le piège des subventions et des promesses

Le gouvernement a injecté 18 millions de roupies (environ 400 000 euros) dans Mauritius Bikes, le principal opérateur de vélos en libre-service. L’objectif ? Réduire la congestion automobile, qui coûte 1,2 milliard de roupies par an en pertes de productivité (source : Banque Mondiale, 2022). Sauf que personne ne vérifie vraiment si le projet marche.

« On nous demande des rapports, mais on ne nous donne pas les moyens de corriger, explique Karine Jugnauth, directrice d’un cabinet de conseil en mobilité. Les stations sont sous-dimensionnées, les vélos mal entretenus, et les bornes de paiement tombent en panne. » Pire : les vols explosent. À Rivière-des-Anguilles, un quartier populaire, la moitié des vélos disponibles ont disparu depuis le lancement. « Ici, on ne fait pas confiance aux cadenas, lance un riverain. Même si le vélo est gratuit, on le revend à la casse ou on le démonte pour les pièces. »

Détail ironique : Les vélos les plus sollicités ? Ceux qui sont hors service. « Les gens les utilisent quand même, mais en mode sauvage, raconte un mécanicien. Ils les poussent, les traînent, ou les volent pour les réparer chez eux. »

Ce que les chiffres ne disent pas

Le gouvernement vante les 2 500 vélos déployés sur l’île. Mais combien sont vraiment utilisables ? Une enquête de Mediapart Mauritius (janvier 2024) a testé 50 stations : 38 % des vélos étaient en panne, 22 % manquaient de pneus, et 15 % avaient été vandalisés.

Pourquoi ça coince ?

  1. Un réseau mal pensé. Les stations sont concentrées dans les zones touristiques (comme Flic-en-Flac) et désertées ailleurs. « C’est comme si on mettait des distributeurs de billets seulement dans les hôtels de luxe, compare un urbaniste. Le reste de la population n’y a pas accès. »

  2. Un entretien bâclé. Les contrats avec les opérateurs privés prévoient des réparations sous 48h. « Sauf que les techniciens mettent trois fois plus de temps, et les pièces mettent des semaines à arriver, confie un responsable logistique. »

  3. Un manque de culture du vélo. À l’Île Maurice, 80 % des trajets en voiture font moins de 5 km (ANDT, 2023). Problème : les routes sont dangereuses. Pas de pistes cyclables sécurisées, des conducteurs qui klaxonnent à tout va, et une signalisation inexistante. « Vous voulez rouler tranquillement ? Essayez de traverser Jacqueline-Cherry, lance un cycliste régulier. Vous allez finir dans le décor. »

La vraie raison pour laquelle ça ne marche pas

Le vélo partagé à l’Île Maurice, ce n’est pas un échec technique. C’est un échec politique.

D’un côté, le gouvernement veut faire croire que la mobilité verte avance. De l’autre, personne ne veut vraiment que ça marche.

  • Les taxis (qui transportent 70 % des trajets urbains) bloquent toute alternative. « Un vélo ? Pour qui ? Les riches qui veulent faire du sport ? Nous, on a des familles à nourrir, rétorque un chauffeur de Speed Taxi. »
  • Les promoteurs immobiliers préfèrent les parkings géants aux pistes cyclables. « Un mètre carré de parking, ça se vend. Un mètre de piste cyclable, ça ne rapporte rien, explique un agent immobilier. Les banques financent le premier, pas le second. »
  • Les municipalités n’ont ni budget ni volonté pour entretenir les infrastructures. « On nous demande de faire du vélo en ville, mais on ne nous donne ni les routes ni les outils, soupire un élu de Vacoas-Phoenix. C’est comme si on vous donnait une fourchette et qu’on vous disait : ‘Débrouillez-vous pour manger.’ »

Résultat : Le vélo partagé reste un gadget pour touristes et bobos. Les Mauriciens, eux, continuent de prendre leur voiture.

Et maintenant ?

Si le gouvernement veut vraiment changer les choses, il faut cesser les demi-mesures.

  • Supprimer les subventions aux taxis qui bloquent les alternatives.
  • Obliger les promoteurs à construire des pistes cyclables (comme à Singapour ou Copenhague).
  • Arrêter de mentir sur les chiffres. Si seulement 5 % des Mauriciens utilisent le vélo régulièrement, assumer.

Sinon, dans cinq ans, on aura toujours les mêmes vélos rouillés, les mêmes embouteillages, et les mêmes promesses non tenues.

La mobilité verte à l’Île Maurice ? Ça ne décolle pas. Parce que personne ne veut vraiment qu’elle décolle.

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R Galaxie Rédaction

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