LâIA qui vous sert un menu⊠mais pas lâĂąme du resto
Un matin de janvier Ă MontrĂ©al, le patron du Chez Paul, un bistro du Plateau, reçoit un mail de son logiciel dâIA. Sujet : « Menu optimisĂ© pour mars, coĂ»ts rĂ©duits de 22 % ». En piĂšce jointe, une liste de plats quâil ne reconnaĂźt pas : « Tartare de saumon aux algues fermentĂ©es », « Burger de protĂ©ines de pois chiches façon steak », « Dessert chocolat noir 70 %, version low-cost ». Le tout signĂ© par un algorithme nommĂ© CulinaryMind, formĂ© sur des milliers de menus amĂ©ricains et europĂ©ens, mais jamais sur ceux du QuĂ©bec.
Pourtant, Chez Paul nâest pas une exception. Selon une Ă©tude de Restaurant Canada publiĂ©e en 2023, 38 % des restaurateurs indĂ©pendants au pays utilisent dĂ©sormais des outils dâIA pour gĂ©nĂ©rer leurs menus, un chiffre en hausse de 150 % en deux ans. La promesse ? Des Ă©conomies de temps et dâargent. La rĂ©alitĂ© ? Des plats qui sonnent faux, des ingrĂ©dients jamais testĂ©s, et une clientĂšle qui commence Ă grincer des dents.
LâIA, câest pratique. Mais est-ce que ça a du goĂ»t ?
Quand lâalgorithme remplace le chef
LâIA ne cuisine pas. Elle assemble. Elle prend des recettes existantes, les dĂ©cortique, les recombine, et vous propose des « innovations » qui sentent le laboratoire plus que la poĂȘle.
Prenez Tim Hortons, qui a testĂ© en 2022 un menu gĂ©nĂ©rĂ© par IA dans trois franchises ontariennes. RĂ©sultat : le « Croissant aux fraises et crĂšme fouettĂ©e » (version low-cost du classique) a Ă©tĂ© rejetĂ© par 68 % des clients sondĂ©s. Pas parce que câĂ©tait mauvais. Parce que ça nâavait aucun lien avec lâADN de la marque. Tim Hortons, câest le cafĂ©, le beurre de cacahuĂšte, le double-double. Pas des recettes de food blogueur.
Pourtant, la machine ne comprend pas ça. Elle optimise. Elle compte les calories, les coĂ»ts, les tendances TikTok. Elle ignore ce qui fait quâun client revient : le souvenir dâun plat qui lui a plu une fois.
Le pire ? Les restaurateurs savent que câest nul, mais ils continuent.
« On me dit : âTon menu est trop cher, tes marges sont trop justes.â Alors je lance lâIA, je prends ce quâelle me balance, et je prie pour que ça passe », avoue un gĂ©rant de pizzeria Ă QuĂ©bec, sous couvert dâanonymat. 25 % des menus « optimisĂ©s » par IA finissent au placard. Mais les patrons gardent le logicme. Parce que le client ne voit pas la diffĂ©rence.
Le piÚge des économies qui tuent la créativité
Lâargument massue de lâIA en restauration ? « Ăa coĂ»te 3 fois moins cher quâun chef. »
Vrai. Faux.
Un chef, mĂȘme junior, coĂ»te entre 12 000 $ et 20 000 $ par an. Un abonnement Ă CulinaryMind ou MenuGenius ? 300 $ Ă 800 $ par mois. Sur le papier, câest une aubaine. Dans les faits, ça revient Ă externaliser la responsabilitĂ©.
« Si un plat ne plaĂźt pas, ce nâest pas de ma faute : câest lâIA qui lâa suggĂ©rĂ© », justifie un patron de brasserie Ă Vancouver. ProblĂšme : lâIA ne signe rien. Mais le client, lui, se souvient du nom du resto. Pas de celui du logiciel.
Et puis, il y a le risque juridique. En France, un restaurant a Ă©tĂ© poursuivi en 2021 pour avoir servi un « Steak hachĂ© 5 % de bĆuf » gĂ©nĂ©rĂ© par IA, le client avait portĂ© plainte pour tromperie. Au Canada, aucun recours nâa encore abouti. Mais les avocats commencent Ă sâintĂ©resser au sujet.
Le vrai coĂ»t de lâIA ? Ce nâest pas lâargent. Câest la rĂ©putation.
La clientÚle se réveille, lentement
Ă Toronto, The Keg, une chaĂźne de steakhouses, a supprimĂ© en 2023 son menu IA aprĂšs des plaintes en masse. Les clients reprochaient des plats « trop gĂ©nĂ©riques », « sans Ăąme », et surtout « qui ne ressemblaient Ă rien de ce quâon connaĂźt ».
« On a reçu des messages du style : âJe viens ici pour un bon steak, pas pour un truc qui a lâair sorti dâun Ă©pisode de Black Mirrorâ », raconte une employĂ©e sous le coup de lâanonymat.
Pourtant, la tendance ne recule pas. Pourquoi ? Parce que les gros groupes et les franchises y voient un levier. McDonaldâs Canada teste depuis 2022 des menus locaux gĂ©nĂ©rĂ©s par IA. Subway a automatisĂ© 40 % de ses cartes au pays. Et les petits restaurants, eux, suivent. Par peur de perdre des parts de marchĂ©.
Mais attention : lâIA ne triche pas quâavec les recettes.
En 2024, un food truck Ă Calgary a Ă©tĂ© fermĂ© aprĂšs trois semaines parce que son menu, entiĂšrement gĂ©nĂ©rĂ© par IA, contenait trois allergĂšnes non dĂ©clarĂ©s (noix, gluten, lactose) dans des plats prĂ©sentĂ©s comme « sans gluten ». LâIA avait « optimisĂ© » les coĂ»ts en utilisant des farines et des sauces industrielles croisĂ©es. RĂ©sultat : deux clients hospitalisĂ©s, une amende de 15 000 $, et une rĂ©putation en miettes.
LâIA fait des Ă©conomies. Elle ne fait pas de la cuisine.
Et si on en parlait vraiment ?
Le problĂšme, câest que personne nâen parle. Ni les mĂ©dias, ni les associations de consommateurs, ni mĂȘme les rĂ©gulateurs.
« Câest un sujet qui fĂąche, alors on lâĂ©vite », confie une source au ministĂšre de lâAgriculture du QuĂ©bec. Aucune loi canadienne ne rĂ©git encore lâutilisation de lâIA dans les menus. En France, un dĂ©cret de 2023 impose aux restaurants dâindiquer « menu gĂ©nĂ©rĂ© par IA » si les recettes ne sont pas validĂ©es par un humain. Au Canada ? Rien. Le silence administratif est assourdissant.
Pourtant, les signes sont lĂ . Les rĂ©seaux sociaux regorgent de posts du style « Ce resto mâa servi un ârisotto aux champignons et parmesanâ qui goĂ»tait le carton. Câest une IA qui a Ă©crit le menu ? ». Les influenceurs food commencent Ă boycotter les adresses suspectes. Et les chefs, eux, serrent les dents.
« Un jour, les clients vont rĂ©aliser que leur assiette, câest du code informatique qui a Ă©tĂ© traduit en nourriture », lance un traiteur montrĂ©alais. Ce jour-lĂ , lâIA aura perdu sa partie.
Le dernier mot (qui ne sera pas celui dâune machine)
LâIA dans les menus, ce nâest pas lâavenir. Câest une impasse.
Parce quâun restaurant, ça ne se rĂ©sume pas Ă des ingrĂ©dients et Ă un prix. Ăa se rĂ©sume Ă une histoire. Celle dâun chef qui a choisi ses fournisseurs, celle dâun plat qui a mis des annĂ©es Ă naĂźtre, celle dâun client qui revient parce quâil a aimĂ© quelque chose dâinattendu.
LâIA, elle, ne connaĂźt pas les histoires. Elle connaĂźt les algorithmes.
Et ça, ça ne se mange pas.