L'Europe en mode survie, entre IA et guerres oubliées
Ce matin, à Rotterdam, un porte-conteneurs attend depuis trois semaines dans le port. Pas faute de carburant, les prix du fuel ont chuté, enfin. Non, parce que le terminal manque de grueurs. Les chantiers navals chinois, eux, tournent à plein régime. Pendant ce temps, à Paris, une PME du numérique annonce la fermeture de son labo IA : trop cher de former des data scientists locaux, les talents partent à Berlin ou à Tel-Aviv. Deux crises, un même effet : l’Europe, habituée à vivre en pilote automatique, se réveille en retard.
Patrick Artus, économiste chez Natixis, l’a résumé sans détours dans Le Monde : « On a cru que la mondialisation était un long fleuve tranquille. Elle est devenue un torrent avec des rapides. Et l’Europe n’a pas son canoë. »
Mais ce n’est pas qu’une question de réactivité. C’est une question de survie économique. Et les chiffres sont sans appel.
L’IA, ce jeu où l’Europe n’a même pas une place à la table
En 2023, les États-Unis ont investi 150 milliards de dollars dans l’IA, selon le Pew Research Center. La Chine, elle, a dépensé 100 milliards, mais en y ajoutant des subventions massives, des données volées (merci, Cambridge Analytica), et une main-d’œuvre à prix cassés. L’Europe ? 3 milliards. Trois. Pas une erreur de frappe.
Pourtant, c’est bien ici que se joue une partie de l’avenir. Les puces, les data centers, les algorithmes… Tout passe par des infrastructures que Bruxelles a laissées se dégrader. Résultat : Google et Microsoft dominent 90 % du marché des clouds en Europe, et les startups locales étouffent sous le poids des régulations. « On nous demande des audits éthiques à chaque ligne de code, pendant que les GAFAM contournent les lois en installant leurs serveurs en Irlande ou au Luxembourg », grogne un fondateur de scale-up parisienne, qui préfère rester anonyme.
Et le pire ? L’Europe paie pour ça. Les coûts énergétiques des data centers explosent, l’électricité en France a grimpé de 40 % en un an, selon la CRE. Les talents, eux, fuient vers des écosystèmes où l’argent coule à flots. Un rapport de la Commission européenne estime que d’ici 2027, l’Europe perdra 100 000 emplois hautement qualifiés dans le numérique, si rien ne change.
Mais personne ne semble pressé d’agir. Pourquoi ? Parce que l’autre crise, celle des conflits armés, occupe tout le monde.
La guerre, ce coût caché qui étrangle l’Europe
En Ukraine, les prix du gaz ont été multipliés par trois. En mer Rouge, les assurances maritimes ont bondi de 200 % depuis les attaques des Houthis. Et en Afrique, les mines de cobalt, crucial pour les batteries, sont devenues des zones de guerre. L’Europe, qui importait 85 % de ses métaux critiques avant 2022, se retrouve à cours d’approvisionnements, selon l’Agence internationale de l’énergie.
Pourtant, au lieu de paniquer, les gouvernements européens ont choisi la voile fine : quelques milliards pour relocaliser des usines, des discours sur la « souveraineté industrielle », et puis… on attend que ça passe. Comme en 2008. Comme en 2015. « On a toujours cru que les crises étaient temporaires. Cette fois, elles sont structurelles », assène Artus.
Et puis il y a les taux d’intérêt. La BCE a relevé ses taux pour lutter contre l’inflation, mais ça n’a fait qu’aggraver les choses : les entreprises européennes, déjà fragilisées par la dépendance aux énergies fossiles, étouffent sous la dette. En Allemagne, le taux de défaut des PME a bondi de 30 % depuis 2022, selon la Deutsche Bundesbank. En Italie, c’est pire : une entreprise sur cinq peine à rembourser ses crédits.
Pourquoi l’Europe ? Parce que contrairement aux États-Unis ou à la Chine, elle n’a ni filet social solide ni plan de relance massif. Les aides publiques sont parcimonieuses, les investissements publics dans l’innovation ? 0,5 % du PIB, contre 2 % aux États-Unis. « On dépense plus pour sauver les banques en 2008 que pour préparer l’après-pétrole aujourd’hui », résume un haut fonctionnaire anonyme.
Le piège des énergies fossiles, ce fardeau qui ne lâche pas
L’Europe a misé sur le gaz comme transition. Résultat : elle est devenue prisonnière de ses propres choix. Quand la Russie a coupé les robinets en 2022, les prix ont explosé. Les gouvernements ont alors lancé des plans de « diversification », mais en réalité, ils ont surtout acheté du temps. Aujourd’hui, l’Europe importe toujours 70 % de son gaz, et dépend à 90 % de pays instables (Norvège, Qatar, Algérie).
Pendant ce temps, les énergies renouvelables ? À la traîne. L’Allemagne, championne auto-proclamée de l’écologie, a mis 15 ans à construire ses éoliennes offshore, et même là, les coûts ont doublé. En France, les parcs solaires sont bloqués par les recours des riverains, et l’État n’ose pas imposer quoi que ce soit. « On a fait de l’écologie une religion, pas une politique industrielle », lâche un ingénieur de l’Ademe.
Et puis il y a l’électricité. En 2023, le prix moyen du kWh en Europe était 3 fois plus cher qu’aux États-Unis, selon l’Eurostat. Pourquoi ? Parce que les réseaux sont vieillissants, parce que les subventions vertes ont gonflé les factures, et parce que personne n’a osé toucher aux lobbies du nucléaire ou du charbon. Résultat : les usines ferment, les data centers fuient, et les ménages serrent la vis.
L’Europe, condamnée à être le parent pauvre du XXIe siècle ?
Il y a deux semaines, à Davos, les patrons du CAC 40 ont encore parlé d’ « écologie compétitive ». Traduction : « On veut polluer moins cher que les autres. » Pendant ce temps, aux États-Unis, l’Inflation Reduction Act a injecté 369 milliards de dollars dans les énergies propres, et attire les investisseurs du monde entier. En Chine, les subventions pour les batteries et les voitures électriques couvrent jusqu’à 50 % des coûts.
L’Europe, elle, mise sur… la paperasse. Les normes environnementales, les audits, les commissions : tout est fait pour décourager. « On a transformé l’innovation en bureaucratie », résume un cadre de Renault, excédé.
Et puis il y a l’IA. Pendant que les États-Unis et la Chine se battent pour dominer le marché, l’Europe regarde ses pieds. Pas un seul modèle d’IA généraliste européen ne figure dans le top 10 mondial. Pas une startup qui lève plus de 500 millions. Pas un gouvernement qui ose dire : « On va tout casser pour rattraper notre retard. »
Pourtant, il y a des solutions. Relocaliser. Investir massivement dans l’éducation et la R&D. Arrêter de jouer les arbitres moraux et devenir un acteur économique. Mais pour ça, il faudrait un choc. Un plan Marshall numérique. Une guerre des talents. Une décision politique qui fasse mal.
Sauf que l’Europe, depuis des décennies, a une spécialité : attendre que les autres agissent, puis courir derrière.
Alors oui, le double choc IA-guerres redistribue les cartes. Mais l’Europe, elle, reste sur le carreau.
Et personne ne semble pressé de la relever.