Les nouveaux habitants de Huailai ne sont pas ceux qu’on attendait
Evergrande avait prévu 300 000 résidents. Aujourd’hui, les chiffres officiels parlent de 10 000 habitants. Pas des familles aisées, pas des cadres en costard. Des retraités venants du Henan pour 3 000 yuans par mois. Des divorcées fuyant Pékin, des ouvriers en CDD. Le gouvernement local a baissé les prix des terrains à 50 % pour attirer qui que ce soit. Résultat : des immeubles à moitié vides, des écoles sans enfants, des hôpitaux qui ferment faute de patients.
Et puis il y a les fantômes. Les appartements inachevés, ceux qu’Evergrande n’a jamais pu livrer. Certains sont squattés par des migrants qui dorment sur des matelas posés à même le carrelage. D’autres restent scellés, comme des capsules temporelles. En 2021, un rapport de la China Real Estate Association estimait que 30 % des promoteurs immobiliers chinois étaient en défaut de paiement. Huailai, c’est l’exemple le plus visible. Mais ce n’est pas un cas isolé.
Pourquoi Pékin ferme les yeux sur ce désastre ?
Officiellement, Huailai est un « projet pilote » de relance. Non officiellement, c’est un trou noir dans les comptes du pays. En 2021, Evergrande devait 1,5 billion de yuans (200 milliards d’euros) à ses créanciers. Le gouvernement chinois a évité la faillite totale, mais au prix de quoi ? D’une dette socialisée, d’une réputation ternie, et d’une bulle immobilière qui continue de gonfler ailleurs.
Pékin a peur. Peur des émeutes si les acheteurs spoliés se soulèvent. Peur de la contagion si les banques locales font faillite. Alors on enterre les chiffres, on relance les chantiers à moitié vides, et on prie pour que personne ne pose trop de questions.
Pourtant, les signes sont là. À Shanghai, les prix de l’immobilier ont chuté de 20 % en un an (source : China Index Academy, 2023). À Chengdu, des promoteurs ont disparu du jour au lendemain, laissant des milliers d’acheteurs sans maison. Et à Huailai, les nouveaux résidents savent très bien ce qu’ils risquent : si le gouvernement décide un jour de raser la cité pour effacer l’humiliation, ils n’auront même pas le temps de récupérer leurs meubles.
Evergrande n’est pas un accident, c’est un système
Huailai, c’est l’histoire d’un pays qui a cru que le béton pouvait remplacer la croissance. Pendant des années, les promoteurs ont emprunté sans limite, les banques ont prêté sans garantie, et les ménages ont acheté des logements qu’ils ne pourraient jamais payer. Le modèle ? Spéculer avant de construire, vendre avant d’avoir les fonds.
Evergrande, c’est le symptôme. Pas la cause. La cause, c’est un État qui a encouragé cette folie pendant des décennies. En 2016, le Premier ministre Li Keqiang lui-même avait lancé le slogan « La maison est pour y vivre, pas pour spéculer ». Trop tard. Entre 2010 et 2020, le prix moyen de l’immobilier en Chine a été multiplié par 4 (Banque mondiale). Les jeunes générations, eux, n’ont plus les moyens d’acheter. Résultat : une bulle prête à éclater, et un gouvernement qui fait semblant de ne pas voir.
Et après ? Personne ne sait.
À Huailai, les nouveaux habitants s’adaptent. Ils ont compris que la ville n’est pas un échec, mais une opportunité, celle de vivre à prix cassés dans un décor de science-fiction. Les promoteurs, eux, ont déjà tourné la page. Evergrande a lancé de nouveaux projets à Shenzhen, comme si de rien n’était.
Mais la question reste : combien de temps encore avant que la bulle n’explose pour de bon ?
En 2024, Pékin va-t-il laisser tomber Huailai ? Va-t-il nationaliser les dettes, comme il l’a fait pour les banques en 2016 ? Ou va-t-il laisser des villes entières pourrir, au risque d’une crise sociale majeure ?
Une chose est sûre : si vous passez par Huailai aujourd’hui, vous ne verrez pas de révolution. Juste des retraités qui jouent aux cartes dans des halls d’immeubles sans chauffage, et des enfants qui courent entre les grilles rouillées. Derrière les façades inachevées, c’est toute une économie qui se recompose. À l’abri des regards.