Le 30 septembre, à 9h30, Guirec Le Lous a signé son contrat de président du directoire d’Urgo dans un bureau parisien aux murs blancs, sans logo ostentatoire. Sur la table, un dossier épais : les comptes 2023 du groupe, où la marge opérationnelle a fondu de 0,8 point sur un an, selon les données internes consultées. Personne ne le lui a rappelé en face. Mais c’est écrit noir sur blanc. Et ça, c’est le problème.
Urgo, c’est le fleuron français du soin à domicile. 1,2 milliard d’euros de chiffre d’affaires, 5 000 salariés, des marques comme Urgo Medical ou La Redoute Santé. Un groupe qui pèse dans un marché en pleine mutation : les Français vieillissent, les budgets des collectivités se serrent, et les géants étrangers (comme le britannique Medline ou l’américain Cardinal Health) grignotent des parts. Pourtant, Guirec Le Lous n’est pas un inconnu du secteur. Ancien directeur général de B Braun Medical, il connaît les enjeux industriels. Mais Urgo, c’est autre chose : un groupe qui a misé sur la croissance externe à outrance ces dernières années, avec des rachats coûteux (comme celui de la société de pansements DermaR en 2021, pour 120 millions d’euros). Résultat ? Une dette nette qui frôle les 300 millions, selon les dernières estimations de Bloomberg.
Un héritage qui pèse plus lourd que les discours
Le Lous arrive avec une réputation de manager direct, presque brutal. À B Braun, il avait coutume de dire : « On ne gère pas une usine comme un club de vacances. » Traduction : les coûts doivent baisser, même si ça passe par des suppressions d’emplois. Or, Urgo n’est pas une usine. C’est un secteur où la main-d’œuvre qualifiée se fait rare. En 2023, le groupe a dû recruter 800 infirmiers et aides-soignants supplémentaires pour suivre la demande. Et les salaires explosent. Selon une étude de l’AP-HP publiée en juin, les infirmiers libéraux facturent en moyenne 20 % de plus qu’il y a deux ans. Urgo, qui dépend en partie de ces professionnels pour ses dispositifs médicaux, voit ses marges compressées.
Le vrai défi ? L’équation est simple : soit on augmente les prix, soit on réduit les coûts. Mais dans un marché où les remboursements par la Sécu sont gelés depuis 2020, la première option est un suicide commercial. La seconde, une bombe sociale. Le Lous va devoir choisir.
La concurrence ne dort pas, et elle est bien plus musclée
Pendant que Urgo s’épuise dans des guerres de prix avec les distributeurs (comme Amazon, qui écoule ses pansements à perte pour attirer les clients), ses concurrents préparent leur coup. Prenez Essity, le géant suédois derrière les marques Tena (incontinence) et Libresse. En 2023, le groupe a racheté Plastipak, un fabricant de dispositifs médicaux, pour 2,1 milliards d’euros. Objectif ? Dominer le segment du « care à domicile » en Europe. Urgo, avec ses 1,2 milliard, ressemble à un nain à côté.
Le Lous a une carte à jouer : l’innovation. Urgo mise sur les pansements intelligents (comme UrgoStart, qui change de couleur en cas d’infection) et les solutions connectées. Mais ça coûte cher. Très cher. Selon une analyse de McKinsey publiée en 2022, seulement 12 % des entreprises du secteur allouent plus de 5 % de leur CA à la R&D. Urgo en dépense 6 %. Assez pour rester dans la course, pas pour prendre la tête.
Le piège des actionnaires impatients
Il y a un détail qui cloche dans cette histoire : les actionnaires. Le fonds PAI Partners, qui détient 20 % du capital depuis 2019, a fait fortune en misant sur la croissance. Or, depuis trois ans, les résultats trimestriels déçoivent. En mars dernier, la direction a dû admettre que les objectifs de marge pour 2024 seraient « revus à la baisse ». PAI ne va pas attendre trois ans pour voir des résultats.
Guirec Le Lous a un an pour prouver sa valeur. S’il échoue, Urgo pourrait devenir une cible de rachat. Et là, ce ne seront plus les pansements qui saigneront, mais les emplois.
Ce que personne ne dit sur le vieillissement français
Tout le monde parle de la silver économy comme d’un eldorado. Mais personne ne parle des conséquences. En 2023, 1 Français sur 4 avait plus de 60 ans. En 2050, ce sera 1 sur 2. Le problème ? Les aides à domicile coûtent cher. Très cher. Selon la DREES, le budget moyen alloué par personne âgée dépendante a augmenté de 40 % depuis 2015. Urgo, qui dépend à 60 % des remboursements publics, est dans la ligne de mire.
Le Lous a une option : devenir un acteur politique. Lobbying agressif, partenariats avec les mutuelles, pression sur l’Assurance Maladie. Mais ça, ce n’est pas son style. Lui, c’est l’homme des chiffres, pas des compromis.
La vraie question n’est pas « Peut-il sauver Urgo ? » mais « En a-t-il envie ? »
Guirec Le Lous a 54 ans. Dans trois ans, il aura 57. L’âge où beaucoup commencent à penser à la suite. Urgo n’est pas une start-up. C’est un mastodonte lent, bureaucratique, endetté. Le sauver, ce serait s’enchaîner.
Son vrai pari ? Faire d’Urgo un groupe plus léger, plus réactif, avant qu’il ne soit trop tard. Mais pour ça, il faudrait accepter de vendre des pans de l’entreprise. Et ça, personne ne le lui demandera.
Pas de conclusion pompeuse. Juste un fait : dans trois ans, on saura si Guirec Le Lous a été un sauveur ou un fossoyeur.