La Guadeloupe ignore le cancer

En Guadeloupe, le cancer tue sans alerte. Les chiffres sont là, les retards aussi. Pourtant, personne ne force vraiment les portes. Voici pourquoi les patients trinquent encore.

Publié le 14 octobre 2026 à 08:13
La Guadeloupe ignore le cancer

« Ils m’ont dit : attendez, on voit ça après. » Marie-Thérèse, 52 ans, a attendu six mois pour un mammogramme. Six mois. Entre deux rendez-vous annulés, un médecin qui partait en congé, et un centre de dépistage saturé à Pointe-à-Pitre. Quand enfin elle a eu son rendez-vous, le cancer du sein était déjà là, métastasé. « J’ai cru que j’allais mourir. Personne ne m’avait prévenue que c’était urgent. Personne ne m’avait dit vite. »

Ce n’est pas une histoire isolée. En Guadeloupe, le cancer tue plus qu’ailleurs, et il tue en silence. Pas parce que les Guadeloupéens sont plus fragiles, mais parce que le système les abandonne. Dépistage ? Retardé. Accès aux soins ? Restreint. Suivi ? Bricolé. Et pendant ce temps, les chiffres s’accumulent : +15 % de cancers du sein entre 2010 et 2020, selon l’ARS Antilles-Guyane. Le dépistage organisé, censé sauver des vies, ne couvre que 30 % des femmes éligibles contre 50 % en métropole. Trente pour cent.

Le dépistage, ce leurre organisé

En théorie, tout est en place. Les campagnes de sensibilisation, les affiches dans les mairies, les invitations par courrier. En pratique ? Les centres de dépistage ferment à 16h, et les femmes qui travaillent ne peuvent pas toujours s’absenter. À Basse-Terre, le seul centre public est bondé. Les listes d’attente s’étirent sur des semaines. « On nous dit venez, mais on ne nous donne pas les moyens de venir », grogne une infirmière du CHU de Pointe-à-Pitre. Résultat : beaucoup se tournent vers le privé. Problème ? Les mutuelles ne couvrent pas toujours les dépassements d’honoraires. Une mammographie à 50 €, ça passe. Deux ou trois, c’est déjà le budget d’un mois pour une famille modeste.

Et puis, il y a la méfiance. « Ici, on a l’habitude des promesses en l’air. On se dit : ils vont encore nous faire attendre. » Les associations de patients le savent : il faut du porte-à-porte, des permanences le soir, des transports gratuits pour que les femmes se déplacent. Rien de tout ça n’est systématique. Le dépistage reste un privilège, pas un droit.

Les traitements, ce parcours du combattant

Une fois le cancer détecté, c’est la course. Mais les spécialistes manquent. La Guadeloupe compte un seul oncologue radiothérapeute pour 100 000 habitants, contre trois en moyenne en métropole. Un. Pour toute l’île. Un seul. Quand il faut envoyer des patients en métropole pour des chimiothérapies ou des cures de radiothérapie, les délais explosent. « On nous dit : attendez votre tour. Sauf que le tour, parfois, c’est trois mois plus tard », raconte un patient atteint d’un cancer du poumon.

Et puis, il y a les médicaments. Les thérapies ciblées, les immunothérapies : tout ça coûte cher. L’Assurance Maladie rembourse, mais les délais d’accès sont infernaux. « On a des patients qui doivent choisir entre leur traitement et leur loyer », avoue une assistante sociale de l’ARS. Choisir. Entre la vie et les factures.

L’accompagnement, ce trou noir

Le cancer, ce n’est pas que la maladie. C’est aussi l’isolement, la peur, les factures qui s’accumulent. En Guadeloupe, les structures d’accompagnement sont rares. Une psychologue pour les patients ? Presque inexistante. Les associations comme Cancer Info Guadeloupe font ce qu’elles peuvent, mais avec quel budget ? « On est des bénévoles. On ne peut pas remplacer un service public », soupire une bénévole. Les patients se retrouvent seuls, sans filet.

Et puis, il y a les inégalités territoriales. À Grande-Terre, les centres sont moins accessibles qu’à Basse-Terre. Les habitants des îles de la Petite Terre ou de Marie-Galante doivent prendre des ferries pour accéder aux soins. Un aller-retour, ça prend une journée. Une journée sans traitement, sans suivi.

Pourquoi personne ne bronche ?

Alors, pourquoi rien ne bouge ? Parce que les chiffres, en Guadeloupe, ça se noie dans la moyenne. Quand on dit que le taux de mortalité par cancer est « comparable à la métropole », on oublie de préciser que les retards de diagnostic et d’accès aux soins gonflent les statistiques. On meurt plus tard, mais on meurt quand même.

Et puis, il y a l’argent. Les ARS sont sous pression budgétaire. Les hôpitaux publics sont sous-dotés. On préfère investir dans les urgences que dans la prévention. Résultat : le cancer en Guadeloupe, c’est l’histoire d’une négligence organisée.

Ce qui pourrait changer

Pourtant, des solutions existent. Il suffirait de vouloir.

  • Des centres de dépistage ouverts le soir et le week-end. Pas besoin d’inventer la roue : le CHU de Martinique l’a fait. Pourquoi pas en Guadeloupe ?
  • Un oncologue supplémentaire, au moins. Un seul, c’est indécent. Deux, ce serait déjà mieux.
  • Des transports gratuits pour les patients. Parce que non, le cancer ne choisit pas ses victimes en fonction de leur pouvoir d’achat.
  • Un fonds d’urgence pour les thérapies innovantes. Parce que attendre trois mois pour un traitement, c’est parfois une condamnation à mort.

Tout ça coûte de l’argent. Oui. Mais laisser des milliers de personnes mourir parce qu’on n’a pas voulu investir, ça coûte encore plus cher.

Le vrai problème, c’est l’indifférence

Le pire, ce n’est pas l’incompétence. C’est l’indifférence. Personne ne crie au scandale parce que le cancer, en Guadeloupe, ça ne fait pas la une des journaux nationaux. Pas de manifestations monstres, pas de pétitions virales. Juste des familles brisées, des patients qui comptent les jours, et un système qui tourne au ralenti.

Alors oui, la Guadeloupe est armée contre le cancer. Mais ses armes sont rouillées, ses soldats en sous-effectif, et ses munitions en retard.

Et pendant ce temps, Marie-Thérèse survit. Elle a eu sa chimiothérapie. Elle attend maintenant les résultats. Personne ne lui a dit que ça pourrait être pire. Personne ne lui a dit que c’aurait pu être évité.

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R Galaxie Rédaction

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