Le Ghana veut jouer les arbitres, pas les suppliants
Le projet s’appelle West African Gas Pipeline (WAGP). Un nom qui sonne comme une promesse. Depuis 2006, le Ghana pompe du gaz offshore dans le bassin de Tano, à 60 km des côtes. Assez pour alimenter ses centrales et en revendre une partie à la Côte d’Ivoire et au Togo. Mais aujourd’hui, Accra veut faire mieux : exporter son gaz vers le Nigeria.
Pourquoi ? Parce que Lagos, malgré ses 200 millions de barils de pétrole par jour, manque cruellement de gaz. Ses centrales tournent au fuel, polluent, et dépendent des importations algériennes. Le Nigeria est le plus gros consommateur d’électricité d’Afrique, mais il produit à peine la moitié de ses besoins. Un paradoxe qui coûte cher : en 2022, les pannes ont fait perdre 2,6 % de son PIB, selon la Banque mondiale.
Sauf que le Nigeria a déjà ses propres réserves. Il n’a pas besoin du Ghana. Alors pourquoi négocier ? Parce que le pays est en crise. Son réseau de gazoducs, vieillissant, fuit. Ses infrastructures sont sous-financées. Et ses élites préfèrent importer des centrales à charbon chinoises plutôt que d’investir dans des pipelines.
Le Ghana, lui, a un atout : sa stabilité relative. Depuis 2012, le pays n’a plus connu de coup d’État. Ses contrats avec des sociétés comme Aker Solutions (Norvège) ou Vitol (Suisse) sont solides. Accra mise sur ça pour devenir l’intermédiaire incontournable.
Mais il y a un hic. Le Nigeria ne paiera pas son gaz au prix du marché. Les négociations secrètes évoquent des tarifs préférentiels, voire des échanges clés en main : électricité contre gaz. Un système qui rappelle les accords pétroliers entre l’Angola et la Chine, où les créanciers finissent par contrôler les infrastructures.
Et puis, il y a la question des coûts. 10 milliards de dollars, c’est beaucoup pour un pays dont le PIB par habitant est de 2 500 dollars. Où trouver l’argent ? La Chine, peut-être. Ou les fonds souverains du Golfe. Mais à quel prix ?
Le Nigeria, ce géant aux pieds d’argile
En théorie, le Nigeria devrait sauter sur l’occasion. Son gouvernement a promis de porter la part du gaz dans son mix énergétique à 30 % d’ici 2030. Problème : depuis 2015, cette part stagne à 25 %. Les promesses se heurtent à la réalité.
Prenez le cas du Nigeria Gas Master Plan. Lancé en 2008, il prévoyait de construire 6 000 km de gazoducs d’ici 2020. Résultat ? À peine 1 500 km ont été posés. Les raisons ? La corruption, bien sûr. Mais aussi l’incapacité à lever des fonds sans garanties politiques.
Et puis, il y a la question des prix. Le gaz nigérian coûte déjà 3 dollars par million de BTU sur le marché local. Si le Ghana en exporte à 5 ou 6 dollars, comme le demandent ses partenaires étrangers, les centrales nigérianes seront encore plus compétitives… mais les factures exploseront.
Le vrai problème, c’est que le Nigeria ne veut pas dépendre d’un seul fournisseur. Il négocie aussi avec l’Algérie, le Sénégal, et même le Mozambique pour son GNL. Accra doit donc proposer quelque chose d’irremplaçable.
Sauf que le Ghana n’a pas que du gaz. Il a aussi des dettes. En 2023, son ratio dette/PIB dépassait 75 %. Un niveau qui effraie les investisseurs. Si le projet capote, ce ne sont pas seulement les Nigérians qui trinqueront.
Ce que personne ne dit sur les risques géopolitiques
Tout le monde parle des infrastructures. Personne ne parle des risques de sabotage.
En 2021, des attentats contre des pipelines gaziers au Nigeria ont fait 130 morts. Les groupes armés ciblent les installations pour financer leurs combats. Si le Ghana devient un acteur clé, il héritera de cette menace.
Et puis, il y a la question des droits de passage. Pour exporter son gaz vers le Nigeria, Accra devra traverser le Bénin et le Togo. Deux pays où les gouvernements changent souvent, et où les contrats miniers sont régulièrement renégociés. Un pipeline, ça ne se démonte pas en cas de crise politique.
Le vrai danger, c’est que ce projet ne serve qu’une minorité.
Les élites d’Accra et de Lagos ont tout à gagner. Elles obtiendront des contrats juteux, des participations dans les sociétés gazières, des prêts à taux préférentiels. Mais pour les populations ? Les factures d’électricité vont monter. Au Ghana, le prix du kWh a déjà augmenté de 40 % depuis 2020. Si le pays exporte son gaz, les coupures risquent de revenir.
Et au Nigeria ? Les centrales à gaz coûteront cher à construire, et encore plus cher à entretenir. Résultat : les Nigérians paieront deux fois. D’abord pour importer du gaz, ensuite pour payer des factures d’électricité qui exploseront.
Le Ghana peut-il vraiment devenir le hub de l’Afrique de l’Ouest ?
Non. Pas comme ça.
Pour dominer le marché, Accra doit d’abord résoudre ses propres problèmes.
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Son réseau électrique est vétuste. En 2023, 30 % de l’électricité produite était perdue en transit, selon la Banque africaine de développement. Un pipeline vers le Nigeria, c’est bien. Mais si les lignes intérieures tombent en panne, le Ghana sera le premier perdant.
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Il manque de réserves prouvées. Les gisements de Tano sont estimés à 1 500 milliards de pieds cubes. Assez pour 10 ans de production. Après ? Rien n’est sûr. Si le Ghana veut exporter, il devra forer plus profond, et prendre des risques géologiques.
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Le Nigeria n’a pas dit son dernier mot. Lagos négocie aussi avec TotalEnergies pour importer du GNL du Mozambique. Et la Côte d’Ivoire, elle, mise sur le solaire.
Le vrai pari du Ghana, ce n’est pas d’exporter du gaz. C’est de devenir indispensable.
Pour ça, il faudrait :
- Un accord régional qui garantisse des tarifs stables (improbable sans pression de l’UE).
- Des investissements massifs dans les énergies renouvelables pour ne pas dépendre à 100 % du gaz.
- Une transparence totale sur les contrats avec la Chine ou les fonds souverains (ce qui n’est pas leur habitude).
Aujourd’hui, rien de tout ça n’est en place.
Ce que ce projet révèle des faiblesses de l’Afrique de l’Ouest
L’Afrique de l’Ouest a un problème : elle croit que l’énergie, ça se négocie comme du pétrole.
On signe des accords, on construit des pipelines, on attend que les marchés s’alignent. Sauf que l’électricité, ce n’est pas une marchandise comme les autres.
- Elle ne se stocke pas. Une panne, et c’est toute une économie qui s’effondre.
- Elle ne se transporte pas sans pertes. Les lignes à haute tension coûtent cher, et les voleurs de cuivre les sabotent.
- Elle ne se vend pas sans régulation. Sans prix plafonnés, les populations paieront toujours plus cher.
Le Ghana et le Nigeria jouent à un jeu dangereux.
Ils misent sur une demande croissante, des investisseurs étrangers, et l’idée que l’Afrique a enfin les moyens de ses ambitions. Sauf que les réalités sont là :
- Le Nigeria gaspille son gaz parce qu’il n’a pas les infrastructures pour le valoriser.
- Le Ghana n’a pas les réserves pour devenir un exportateur majeur.
- Les deux pays manquent de gouvernance pour gérer des projets de cette envergure.
Ce n’est pas un partenariat. C’est une course à l’abîme.
Et le pire ? Personne ne semble s’en soucier.
La vraie question n’est pas « Qui gagnera ? » mais « Qui paiera ? »
Dans cinq ans, quand les premiers pipelines seront posés, les populations du Ghana et du Nigeria auront peut-être plus d’électricité.
Mais à quel prix ?
- Des factures qui doubleront.
- Des coupures malgré tout.
- Des dettes qui étoufferont les deux pays.
L’Afrique de l’Ouest a besoin d’énergie. Mais pas à n’importe quel prix.
Ce qui se joue ici, ce n’est pas une alliance. C’est une bataille pour savoir qui contrôlera les ressources, et qui paiera les conséquences.
Et jusqu’à présent, les perdants, ce sont toujours les mêmes : les citoyens.