Il était 3h17 du matin quand les flics ont sonné chez lui. Gerlant Van Berlaer, 54 ans, pédiatre et urgentiste à Gand, venait d’apprendre que son ex-femme avait découvert ce qu’il y avait sous son lit. Pas des lettres d’amour, pas des bijoux oubliés. Des caméras. Pas une, pas deux, mais trois. Des caméras cachées, braquées sur sa chambre. Et pas n’importe laquelle : celle où il recevait parfois des patients, des familles en détresse, des enfants. Des gens qui lui faisaient confiance. Parce que c’est ça, le pire. Un médecin. Un putain de médecin. Et lui, il filmait en cachette. Pas des stars, pas des inconnues. Des gens qu’il soignait. Des gens vulnérables. Des gens qui croyaient qu’il était lui, pas un prédateur en blouse blanche.
Le chiffre qui en dit long En Belgique, un médecin sur dix déclare avoir déjà été confronté à des comportements inappropriés de la part d’un collègue. Un sur dix. Pas un sur cent. Un sur dix. Et combien d’entre eux osent en parler ? La réponse, vous la connaissez. Gerlant Van Berlaer n’est pas un cas isolé. Il est juste le premier à se faire prendre. Parce que les caméras, ça laisse des traces. Les mots, les regards, les silences, eux, s’effacent. Et puis il y a l’effet de notoriété. Un pédiatre. Un urgentiste. Un homme respecté. Comment un type comme ça peut-il basculer ?
La loi, elle, ne comprend rien En Belgique, le voyeurisme est puni de six mois à deux ans de prison. Deux ans. Deux ans pour filmer quelqu’un sans son consentement. Deux ans pour violer l’intimité de ses patients. Deux ans pour transformer la confiance en arme. Deux ans, c’est court. Deux ans, c’est rien quand on sait que les victimes ici, ce sont des enfants, des parents en pleurs, des ados qui croyaient avoir trouvé un allié. Deux ans, c’est la peine encourue. Pas celle qui sera infligée. Parce que les juges, souvent, ils hésitent. Ils tergiversent. Ils ont peur des médias, peur des plaintes, peur de déranger. Et puis il y a les avocats. Toujours des avocats. Toujours des arguments pour adoucir le coup. « Il était stressé. » « Il avait des problèmes personnels. » « Il ne savait pas où était la limite. » Des conneries. Des conneries qui servent à justifier l’injustifiable.
Ce que personne ne dit Son cabinet était à deux pas de l’hôpital universitaire de Gand. Deux pas. Deux pas entre un lieu où on sauve des vies et un lieu où on les détruit. Deux pas entre un homme qui soignait et un homme qui traquait. Deux pas entre la blouse blanche et le déguisement du prédateur. Parce que c’est ça, le vrai scandale : on ne sait pas qui il était vraiment. Pas les caméras. Pas les images. Mais l’homme derrière. Celui qui souriait aux parents en attente, celui qui rassurait les enfants apeurés, celui qui, le soir venu, éteignait les lumières pour allumer ses objectifs. Comment on fait pour repérer ça ? Comment on fait pour sentir que quelqu’un comme ça existe ?
Le système a échoué En 2019, une enquête du De Standaard révélait que 12 % des médecins belges avaient déjà été confrontés à des signalements pour comportement sexuel inapproprié. Douze pour cent. Et combien d’entre eux ont été sanctionnés ? Combien ont perdu leur titre ? Combien ont été rayés ? La réponse : presque aucun. Parce que le système, il protège les siens. Parce que les ordres des médecins, ils ferment les yeux. Parce que les hôpitaux, ils ont peur des procès. Et puis il y a la réputation. « Un médecin accusé, c’est un hôpital qui tremble. » Des conneries. Un médecin accusé, c’est un patient qui a été violé dans son intimité. Un médecin accusé, c’est un enfant qui a été filmé sans le savoir. Un médecin accusé, c’est la confiance qui s’effondre. Et après ? On fait quoi ? On attend la prochaine fois ?
La question qui tue Si Gerlant Van Berlaer avait filmé des inconnues dans la rue, on parlerait de voyeur. Là , il a filmé ses patients. Ses patients. Ceux qui comptaient sur lui. Ceux qui lui ouvraient leur porte, leur corps, leur âme. Et lui, il enregistrait. Il stockait. Il gardait. Combien de fois a-t-il appuyé sur record ? Combien de fois a-t-il souri en voyant une famille entrer, sans savoir ce qui l’attendait ? Combien de fois a-t-il menti à lui-même en se disant « Personne ne saura. » ?
Ce que ça change (ou pas) Pour l’instant, rien. Parce que les autres, ils continuent. Ils continuent à soigner. Ils continuent à écouter. Ils continuent à filmer en cachette. Parce que personne ne vérifie. Parce que les plaintes, elles s’entassent. Parce que les dossiers, ils s’accumulent. Parce que les victimes, elles se taisent. Et puis un jour, peut-être, un autre médecin se fera prendre. Un autre pédiatre. Un autre urgentiste. Un autre homme en blouse blanche. Et on recommencera à parler de « cas isolé ».
Le vrai problème, c’est pas lui Gerlant Van Berlaer, c’est un symptôme. Pas la maladie. La maladie, c’est un système qui laisse faire. Un système qui protège les bourreaux plutôt que les victimes. Un système où un médecin peut filmer ses patients en toute impunité parce que « personne n’ose ». Parce que « c’est compliqué ». Parce que « ça va passer ».
Ce qu’il faut faire maintenant Il faut arrêter de se demander « comment il a pu faire ça ». La vraie question, c’est « pourquoi personne ne l’a arrêté avant ». Il faut que les hôpitaux aillent chercher les signalements. Il faut que les ordres des médecins sanctionnent au lieu de protéger. Il faut que les victimes osent parler, même après des années. Il faut que les caméras ne soient plus des outils de honte, mais des preuves. Il faut que la loi change. Pas pour Gerlant Van Berlaer. Pour les prochains. Parce que le prochain, il est peut-être déjà là . Derrière sa blouse. Derrière son sourire. Derrière ses caméras.