Pourquoi l’Assemblée nationale expose-t-elle des cicatrices plutôt que des solutions ?

Une exposition sur les cicatrices du cancer du sein s’installe à l’Assemblée nationale pour Octobre Rose. Mais derrière les photos de reconstruction corporelle, une question persiste : pourquoi parle-t-on si peu des failles du système ?

Publié le 7 octobre 2026 à 22:11
Pourquoi l’Assemblée nationale expose-t-elle des cicatrices plutôt que des solutions ?

Il y a des photos. Pas celles qu’on voit d’habitude en octobre. Pas les roses, pas les slogans, pas les sourires forcés. Juste des cicatrices. Des lignes blanches, des crevasses, des reliefs qui parlent sans mots. Certaines sont récentes, d’autres vieilles de dix ans. Certaines sont discrètes, presque invisibles. D’autres crient. L’exposition Cicatrices, installée à l’Assemblée nationale pour Octobre Rose, ne montre pas des corps guéries. Elle montre des corps qui portent la trace. Et ça, c’est rare. Très rare. Pourtant, c’est ça, la réalité pour beaucoup de femmes. Pas la victoire, pas le combat héroïque, mais ce qui reste après. Les marques. Les fantômes de ce qu’il a fallu enlever, brûler, écraser pour survivre.

Le chiffre qui gâche la fête En France, une femme sur huit sera concernée par un cancer du sein dans sa vie. Une sur huit. Pas une sur mille. Pas une sur dix mille. Une sur huit. Et pourtant, quand on parle d’Octobre Rose, on parle surtout de prévention, de dépistage, de recherche. On parle de tout sauf de ce qui suit. Selon l’Institut national du cancer (INCa), près de 57 000 nouveaux cas sont diagnostiqués chaque année. 57 000. Et parmi elles, combien gardent des séquelles ? Combien se retrouvent avec des bras engourdis, des seins asymétriques, des cicatrices qui tirent quand il pleut ? Personne ne sait vraiment. Parce qu’on ne pose pas la question. Ou alors, on la pose trop tard.

L’exposition Cicatrices est une première. Pas parce qu’elle est belle, pas parce qu’elle est optimiste, mais parce qu’elle ose montrer ce que les campagnes officielles cachent. Les photos sont signées d’une association, Les Cicatrices, qui regroupe des femmes ayant subi des traitements lourds. Pas des mannequins, pas des survivantes lisses et souriantes pour un shoot photo. Des femmes avec des cicatrices en relief, des prothèses qui déforment, des bras qui refusent de bouger comme avant. Une d’elles, Marie, 42 ans, a posté une photo d’elle torse nu sur les réseaux il y a deux ans. La photo a fait le tour du monde. Pas parce qu’elle était choquante, mais parce qu’elle était vraie. Pas de filtre. Pas de retouche. Juste la réalité : un sein en moins, une cicatrice en travers de la poitrine, et cette question silencieuse qui plane sur chaque selfie post-opératoire : « Et maintenant, je suis quoi ? »

L’Assemblée nationale, terrain neutre ? Pourquoi l’Assemblée nationale ? Parce que c’est un lieu où on peut parler sans être interrompue. Où les politiques, les médecins, les associations peuvent se serrer la main sans avoir à sourire pour la photo. Sauf que. Sauf que derrière les portes closes des commissions, les vraies discussions ne commencent jamais. On parle de dépistage, oui. On parle de recherche, bien sûr. Mais quand on aborde les séquelles, les inégalités d’accès aux reconstructions, les délais pour les prothèses, les voix se font plus rares.

Prenez le cas des reconstructions mammaires. En France, une femme sur deux seulement peut en bénéficier après une mastectomie. Une sur deux. Le reste ? Soit elles n’en ont pas les moyens (les prothèses coûtent entre 500 et 2 000 euros, et la Sécu ne rembourse pas tout), soit elles attendent des mois, des années, parce que les chirurgiens sont saturés. L’Assurance maladie a bien mis en place un forfait reconstruction en 2018, mais dans les faits, beaucoup de femmes se retrouvent avec une facture à payer elles-mêmes. Et personne ne crie au scandale. Pourquoi ? Parce que c’est compliqué. Parce que c’est cher. Parce que ça ne fait pas joli en Une.

Le leurre du « corps rebelle » L’exposition Cicatrices montre aussi autre chose : la réappropriation. Ces femmes qui tatouent leurs cicatrices, qui les dessinent, qui en font des œuvres d’art. Parce que le corps n’est plus à elles, mais il est à elles quand même. Elles le réinventent. Elles le transforment. C’est beau, c’est fort. Sauf que. Sauf que derrière ce discours de résilience, il y a une réalité : beaucoup de ces femmes ne se sentent pas libres. Elles se sentent mutilées. Pas héroïques.

Une étude publiée dans The Lancet en 2022 montrait que 40 % des femmes ayant subi une mastectomie souffraient de troubles dépressifs ou d’anxiété dans les deux ans suivant l’opération. 40 %. Pas 5 %. Pas 10 %. 40 %. Et pourtant, quand on parle de cancer du sein, on parle rarement de santé mentale. On parle de survie. On parle de guérison. On parle de tout sauf de ce qui reste après.

Ce que l’exposition ne dit pas Cicatrices est une exposition courageuse. Mais elle est aussi un leurre. Un leurre parce qu’elle montre des corps, mais pas les systèmes qui les ont laissés dans cet état. Pas les délais pour les rendez-vous chez l’oncologue. Pas les erreurs de diagnostic. Pas les inégalités territoriales : une femme en région parisienne aura plus de chances d’accéder à une reconstruction qu’une femme en Corse ou en Alsace. Pas les pressions pour accepter des traitements agressifs sans toujours comprendre les alternatives.

L’Assemblée nationale a le mérite d’accueillir cette exposition. Mais est-ce que ça va changer quelque chose ? Probablement pas. Parce que les vraies discussions, celles qui fâchent, celles qui coûtent cher, celles qui obligent à choisir entre deux maux, elles n’ont jamais lieu en plein jour. Elles ont lieu dans les couloirs, entre deux votes, quand les caméras sont éteintes.

La vraie cicatrice, c’est le silence Octobre Rose, c’est un mois de rose bonbon, de campagnes bienveillantes, de promesses de progrès. Mais derrière les slogans, il y a des femmes qui attendent. Qui attendent une reconstruction. Qui attendent qu’on leur parle vraiment. Pas de leur combat, pas de leur courage, mais de leurs cicatrices. De celles qui saignent encore.

L’exposition Cicatrices est une bonne idée. Mais elle ne suffit pas. Parce que le vrai problème, ce n’est pas le corps. C’est le système. Et lui, il ne guérit pas. Il attend. Comme tout le monde.

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R Galaxie Rédaction

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