Genève noie ses diplômés en économie dans un marché qui ne veut pas d’eux

Un an après leur master, 17,3 % des économistes genevois sont sans emploi. À Lausanne, c’est 13,7 %. À Saint-Gall, 2,7 %. Derrière ces chiffres, un système qui forme trop, mais qui embauche mal. Et une ville qui refuse de voir le problème en face.

Publié le 14 septembre 2026 à 10:12
Genève noie ses diplômés en économie dans un marché qui ne veut pas d’eux

Un café, un CV, trois entretiens. Puis plus rien. C’est le parcours type de Thomas, 26 ans, master en économie de l’Université de Genève (UNIGE). Un an après son diplôme, il enchaîne les missions courtes, les stages non rémunérés, les réponses automatiques des recruteurs : « Votre profil ne correspond pas à nos besoins actuels ». Pourtant, ses notes ? Très bien. Ses stages ? Dans des banques, des fonds d’investissement. Son réseau ? Solide. Alors pourquoi personne ne le prend ? Parce que Genève, visiblement, n’a plus besoin de ses économistes. Pas comme ça, pas comme eux, pas comme les autres villes suisses qui, elles, arrivent à placer leurs diplômés. Et ça, c’est un problème politique avant d’être un problème économique.

L’UNIGE forme, mais le marché genevois ne recrute pas

Les chiffres sont là, publiés par l’Observatoire suisse des formations en économie (OFES) en 2023 : 17,3 % des diplômés genevois en master d’économie sont au chômage un an après leur sortie. À Lausanne, c’est 13,7 %. À Saint-Gall, 2,7 %. Presque six fois moins. Comment expliquer un tel écart ?

D’abord, il y a le piège de la spécialisation. Genève forme des économistes « à la suisse », c’est-à-dire ultra-théoriques, ultra-mathématisés, avec une forte dominante en finance quantitative. « On sort des modèles de pricing, des équations de portefeuille, des choses qui impressionnent sur un CV… mais qui ne servent à rien si vous n’êtes pas dans une banque d’investissement ou un hedge fund », explique une ancienne professeure de l’UNIGE, qui demande à rester anonyme. Le problème ? Les banques genevoises recrutent de moins en moins.

UBS a supprimé 1 500 postes en Suisse en 2022. Credit Suisse a mis la clé sous la porte après son rachat par UBS. Les fonds d’investissement locaux ferment ou délocalisent. Résultat : les diplômés se retrouvent avec un CV sur mesure pour un marché qui n’existe plus. « On nous apprend à penser comme des traders, mais les traders, on ne les embauche plus », résume Thomas.

Pourquoi Saint-Gall place ses diplômés et pas Genève ?

À Saint-Gall, l’université forme aussi des économistes. Mais eux, ils trouvent du travail. Pourquoi ? Parce qu’ils ne se limitent pas à la finance. Leur cursus est plus large : marketing, gestion des risques, data science, même politique économique. « Leur approche est pragmatique, pas académique », note un recruteur à Zurich. Genève, elle, reste coincée dans son image de place financière.

Autre différence : le réseau. À Saint-Gall, les entreprises locales, petites et moyennes, sont en contact permanent avec l’université. Elles connaissent les profils, elles les testent en stage, elles les embauchent. À Genève ? Les grands groupes internationaux dominent le paysage. Ils recrutent des profils déjà rodés, avec trois ans d’expérience. « Un jeune diplômé genevois n’a aucune chance contre un ancien de l’ETH Zurich ou de Mannheim, qui a déjà fait ses armes chez Goldman Sachs », confirme un chasseur de têtes basé à Zoug.

Le silence des autorités : un déni qui coûte cher

Alors, pourquoi personne ne bronche ? Parce que Genève ne veut pas voir le problème.

Les autorités locales parlent de « transition vers de nouveaux secteurs », comme la tech ou les cryptos. Sauf que les startups genevoises n’ont pas les moyens de payer des économistes à 100 000 francs par an. Et les cryptos ? Après le krach de 2022, le secteur a perdu 40 % de ses emplois en Suisse. « On nous dit de nous reconvertir, mais dans quoi ? Les banques traditionnelles ferment, les fintechs recrutent des développeurs, pas des économistes », s’énerve une ancienne étudiante de l’UNIGE, aujourd’hui barista à Plainpalais.

Le canton minimise aussi l’ampleur du phénomène. « Les chiffres sont bons, le taux de chômage des diplômés reste dans la moyenne européenne », assure un porte-parole de l’État de Genève. Sauf que la moyenne européenne, c’est 8,5 %. 17,3 %, c’est pire que l’Espagne en pleine crise. Pire que la Grèce. Pire que la France.

Ce que personne ne dit : le vrai coût de cette formation inutile

Derrière ces chiffres, il y a des vies brisées. Des diplômes qui ne mènent nulle part. Des dettes étudiantes qui s’accumulent. Et un système qui continue à former des économistes comme si de rien n’était.

« On nous vend l’UNIGE comme une usine à diplômés prestigieux, mais au final, on se retrouve à faire des CDD chez McDonald’s ou à déménager à Zurich pour un poste de comptable », raconte une diplômée de 2021, aujourd’hui en reconversion dans l’hôtellerie.

Le pire ? Personne ne semble vouloir régler le problème.

L’UNIGE pourrait repenser son cursus. Le canton pourrait inciter les PME locales à embaucher. Les recruteurs pourraient cesser de survaloriser l’expérience à l’étranger. Mais non. On préfère fermer les yeux. Parce que reconnaître l’échec, ce serait admettre que Genève a formé une génération d’économistes sans marché pour les placer. Et ça, personne ne veut l’entendre.

La vraie question : et si le problème était Genève ?

Saint-Gall place ses diplômés. Zurich aussi. Lausanne, dans une moindre mesure. Pourquoi pas Genève ?

Parce que la ville se berce d’illusions. Elle croit encore que la finance est un secteur infini. Qu’elle peut former des économistes comme des traders, alors que le monde a changé. Que les banques recrutent encore des jeunes diplômés, alors qu’elles licencient.

Le résultat ? Une génération perdue. Des CV qui s’entassent. Et une ville qui continue à former des économistes… sans savoir quoi en faire.

La prochaine fois que vous croiserez un diplômé de l’UNIGE en train de servir des cafés, demandez-lui s’il regrette son master. La réponse sera toujours la même : non. Parce que personne ne leur a jamais dit qu’ils avaient choisi la mauvaise voie.

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R Galaxie Rédaction

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