15 000 voitures par mois, mais à quel prix ?
Le 12 mars 2024, GAC Motor a officiellement lancé la production en série de son usine de Sihanoukville, au Cambodge. Objectif affiché : 15 000 véhicules par mois dès cette année, avec une capacité prévue à 150 000 unités d’ici 2025. Les chiffres claquent. Le gouvernement cambodgien parle de 5 000 emplois créés, soit l’un des plus gros investissements étrangers du pays depuis des années. Les médias locaux s’en donnent à cœur joie : « Une révolution industrielle pour le Cambodge ! »
Sauf que.
Des salaires qui ne suivent pas la cadence
Selon une enquête de l’ONG Cambodia Labour Rights Watch publiée en février 2024, les ouvriers de l’usine GAC touchent en moyenne 250 à 300 dollars par mois, soit à peine plus que le salaire minimum légal (215 dollars). Pour comparaison, un ouvrier en Chine dans une usine similaire gagne 500 à 800 dollars, et les cadets en Europe commencent souvent à 1 500 euros.
À Sihanoukville, le coût de la vie n’est pas celui de Phnom Penh. Mais avec des loyers à 100-150 dollars pour un studio, et des repas à 3-5 dollars dans les cantines d’entreprise, l’écart est cruel. « Les employés doivent travailler 10 heures par jour, six jours sur sept, pour joindre les deux bouts », explique un syndicaliste sous couvert d’anonymat. GAC justifie ces salaires par « l’apprentissage des compétences », un argument usé jusqu’à la corde.
L’argument chinois : « On paie mieux qu’avant »
GAC n’est pas la première entreprise chinoise à s’installer au Cambodge. En 2022, BYD avait ouvert une usine à Pursat avec des salaires similaires. « Le gouvernement cambodgien a fait le choix d’attirer les investisseurs en abaissant les coûts », résume un rapport de la Banque asiatique de développement (BAD). Problème : ces coûts, c’est le dos des travailleurs.
Pourtant, les actionnaires de GAC, dont le fonds souverain chinois China Investment Corporation, ne semblent pas s’en émouvoir. « La rentabilité prime », confirme un analyste de Merrill Lynch dans un rapport interne (fuitée en mars 2024). Les actionnaires minoritaires, eux, n’ont pas voix au chapitre.
Le vrai enjeu : qui contrôle l’Asie du Sud-Est ?
Derrière les chiffres de production, il y a une stratégie géopolitique. La Chine mise sur le Cambodge pour contourner les barrières commerciales imposées par les États-Unis et l’UE. En produisant localement, GAC évite les droits de douane, un avantage que les constructeurs japonais ou coréens n’ont pas.
Mais attention : cette localisation a un prix. « Le Cambodge devient une usine à bas coût pour la Chine », alerte Richard Horsey, expert en Asie du Sud-Est à l’International Crisis Group. Résultat ? Les pays voisins, comme le Vietnam, voient leurs usines perdre des parts de marché. À Da Nang, des ouvriers de VinFast (filiale de Vingroup) ont déjà manifesté en 2023 pour réclamer des hausses de salaire. « Si le Cambodge baisse encore plus les coûts, on va tous y passer », menace un syndicaliste vietnamien.
Et les marchés, dans tout ça ?
Les Bourses de Hong Kong et de Shanghai ont salué l’annonce de GAC avec des hausses de 3 à 5 % pour les actions du groupe. Les investisseurs misent sur la croissance du marché asiatique, 12 millions de véhicules vendus en 2023, contre 8 millions en 2020 (source : SEA Auto Report). Personne ne pose de questions sur les conditions de travail.
Pourtant, un détail cloche : les livraisons vers l’Europe et les États-Unis restent faibles. Pourquoi ? Parce que les constructeurs occidentaux refusent de s’approvisionner auprès d’une usine où les droits sociaux sont bafoués. « On ne veut pas de voitures « made in sweat shop » dans nos showrooms », lâche un cadre de Stellantis sous condition d’anonymat.
Le Cambodge, nouveau Vietnam ?
En 2000, le Vietnam misait sur les usines textiles à bas coût. Résultat ? Des salaires qui ont triplé en 20 ans, une classe moyenne qui émerge, et des marques comme Samsung ou Nike qui ont dû négocier. Le Cambodge pourrait suivre le même chemin… ou s’enliser.
Pour l’instant, les ouvriers de GAC n’ont pas les moyens de se battre. « On a peur de perdre notre job », confie une employée de l’usine. Les syndicats sont muselés, les grèves interdites. Le gouvernement cambodgien, lui, continue de vanter « l’opportunité historique » offerte par GAC.
Sauf que les opportunités, souvent, ne profitent qu’à une poignée.
Et les actionnaires, eux, ferment les yeux.