Le féminisme se déchire sur la loi intégrale

Le collectif #NousToutes cĂ©lĂšbre l’adoption de la loi intĂ©grale Ă  l’AssemblĂ©e, mais d’autres associations fĂ©ministes pointent ses failles. Entre triomphalisme et critique acerbe, le mouvement se fragilise.

Publié le 15 octobre 2026 à 06:01
Le féminisme se déchire sur la loi intégrale

La loi intégrale passe, mais pas les féministes

Le 22 novembre, l’AssemblĂ©e nationale a adoptĂ© en premiĂšre lecture le projet de loi « pour une sociĂ©tĂ© libre de violences sexistes et sexuelles ». Un texte censĂ© boucler le cadre lĂ©gal contre les violences conjugales, le harcĂšlement de rue ou les violences gynĂ©cologiques. Sur le papier, c’est une victoire. Dans les faits, ça divise.

#NousToutes, le collectif qui a lancĂ© la manif du 24 novembre 2019, a sorti un communiquĂ© triomphal. « Une loi historique », « un pas dĂ©cisif », « enfin la reconnaissance des violences ». Des mots forts, mais qui cachent une rĂ©alitĂ© moins consensuelle. Parce que pendant que les porte-paroles du collectif posaient devant les camĂ©ras, d’autres associations fĂ©ministes, moins mĂ©diatisĂ©es, sortaient des rapports ou des tribunes pour dire : « Ce texte a des trous gros comme des maisons. »

Le piĂšge de la loi « intĂ©grale » qui n’intĂšgre rien

La loi intĂ©grale, c’est l’idĂ©e de couvrir tous les angles des violences sexistes et sexuelles. Sauf que sur le terrain, les associations qui accompagnent les victimes savent une chose : les textes les plus aboutis sont souvent ceux qui ciblent UNE violence prĂ©cise. Prenez la loi du 6 aoĂ»t 2018 sur les violences conjugales. Elle a sauvĂ© des vies. Pourquoi ? Parce qu’elle Ă©tait spĂ©cifique. Elle crĂ©ait des ordonnances de protection en 48h, renforçait les peines pour les conjoints violents, et surtout, elle Ă©tait appliquĂ©e parce qu’elle rĂ©pondait Ă  un besoin urgent.

LĂ , avec la loi intĂ©grale, on a un texte qui veut tout faire : protĂ©ger les victimes de harcĂšlement de rue, sanctionner les violences gynĂ©cologiques, Ă©largir le cadre des violences conjugales
 Le problĂšme ? On dilue l’impact. Une association comme le Planning familial, qui suit des milliers de cas chaque annĂ©e, a pointĂ© du doigt un dĂ©tail qui en dit long : « Le texte ne prĂ©voit aucune mesure concrĂšte pour les femmes migrantes victimes de violences. Aucune aide au logement, aucune rĂ©gularisation accĂ©lĂ©rĂ©e. » RĂ©sultat : une loi qui parle de tout, mais qui agit pour personne.

Et puis il y a le chiffre qui cloche. Selon une Ă©tude de l’INED publiĂ©e en 2022, 1 femme sur 10 en France a subi des violences gynĂ©cologiques (pressions, examens non consentis, stĂ©rilisations forcĂ©es). Un chiffre monstrueux. Pourtant, dans le projet de loi, les sanctions pour ces pratiques restent floues. « On parle de ‘violences gynĂ©cologiques’ dans le titre, mais dans le texte, c’est Ă  peine trois articles », dĂ©nonce une juriste du Collectif 9, qui accompagne les victimes depuis 2015.

#NousToutes et les autres : la guerre des priorités

Alors pourquoi cette division ? Parce que #NousToutes, avec ses 50 000 membres et ses relais mĂ©diatiques, a une stratĂ©gie : faire pression sur l’opinion publique. Leur force ? Leur capacitĂ© Ă  mobiliser. Leur faiblesse ? Leur Ă©loignement des rĂ©alitĂ©s du terrain.

Prenez l’exemple de la garde Ă  vue. Le texte prĂ©voit dĂ©sormais un dĂ©lai maximal de 48h pour les femmes victimes de violences conjugales. Sur le papier, c’est une avancĂ©e. Dans les faits, les associations comme la Fondation pour les femmes, qui gĂšre des foyers d’urgence, savent que 70 % des victimes renoncent Ă  porter plainte par peur des reprĂ©sailles ou par mĂ©connaissance de leurs droits. « Une loi qui prolonge la garde Ă  vue, mais ne forme pas les policiers Ă  l’accueil des victimes, ça sert Ă  quoi ? », lance une travailleuse sociale sous couvert d’anonymat.

Et puis il y a l’argent. Le texte prĂ©voit 300 millions d’euros sur trois ans pour financer les associations et les centres d’accueil. ProblĂšme : en 2023, le gouvernement a dĂ©jĂ  gelĂ© 15 % des subventions aux structures d’aide aux victimes. « On nous promet des millions, mais en parallĂšle, on serre la vis sur les associations qui font le vrai travail », rĂ©sume une responsable de la FĂ©dĂ©ration nationale SolidaritĂ© Femmes.

Ce que la loi ne dit pas sur les violences économiques

Il y a un angle que presque personne n’évoque. Pourtant, il est central. Les violences Ă©conomiques. Selon une enquĂȘte de l’INSEE en 2021, 42 % des femmes victimes de violences conjugales subissent aussi un contrĂŽle financier de la part de leur conjoint (interdiction de travailler, retrait des moyens de paiement, endettement forcĂ©).

Dans le projet de loi, deux lignes. Deux lignes pour un flĂ©au qui prĂ©cĂšde souvent les violences physiques. « C’est comme si on traitait un cancer en ne s’attaquant qu’aux mĂ©tastases », compare une avocate spĂ©cialisĂ©e dans les divorces conflictuels.

Pourtant, le gouvernement a mis en avant ce texte comme une « rĂ©volution ». Mais une rĂ©volution sans moyens, sans formation des acteurs de terrain, et sans rĂ©ponse aux violences les plus insidieuses, ça ressemble Ă  quoi ? À du théùtre.

Le vrai combat : faire taire les féministes qui dérangent

Ce qui agace le plus les associations critiques, ce n’est pas tant le contenu de la loi que la maniĂšre dont elle est vendue. #NousToutes et une partie des mĂ©dias ont transformĂ© ce dĂ©bat en une question binaire : « Vous ĂȘtes pour ou contre la loi ? » Comme si le fĂ©minisme Ă©tait un bloc monolithique.

Or, depuis des annĂ©es, les associations de terrain alertent sur les mĂȘmes problĂšmes : le manque de places en hĂ©bergement d’urgence, l’insuffisance des formations pour les professionnels, l’impunitĂ© des violeurs en col blanc. RĂ©sultat ? Des rapports qui s’entassent, des promesses qui se rĂ©pĂštent, et des victimes qui attendent.

Prenez l’exemple de la ville de Lyon. En 2022, 1 200 femmes ont Ă©tĂ© hĂ©bergĂ©es d’urgence dans des centres saturĂ©s. Pourtant, la mairie a refusĂ© de construire un nouveau foyer pour victimes de violences conjugales, faute de budget. « On nous parle de loi intĂ©grale, mais sur le terrain, on manque de lits », rappelle une Ă©lue Ă©cologiste locale.

La loi passe, mais les violences, elles, continuent

Alors oui, la loi intĂ©grale est adoptĂ©e. Oui, c’est un texte qui marque un progrĂšs symbolique. Mais une loi sans application, c’est du vent.

Le vrai problĂšme, c’est que personne ne veut entendre les fĂ©ministes qui crient dans le dĂ©sert. Parce que parler de violences Ă©conomiques, c’est compliquĂ©. Parce que dĂ©noncer le manque de places en hĂ©bergement, c’est admettre que l’État Ă©choue. Parce que dire que la loi est incomplĂšte, c’est risquer d’ĂȘtre taxé·e de « cassoulet·e » ou de « briseur·se de consensus ».

Pourtant, c’est ça, le fĂ©minisme : ne pas se taire, mĂȘme quand ça dĂ©range.

Et sur ce point, la loi intégrale ne change rien.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie
Le féminisme se déchire sur la loi intégrale | R Galaxie