En 2023, le Canada a exporté vers les États-Unis pour 340 milliards de dollars de marchandises. Assez pour remplir 1 500 pétroliers géants chaque année. Pourtant, quand Jamieson Greer, le négociateur en chef de l’administration Biden pour les questions commerciales, lâche un « difficile » pour qualifier les relations avec Ottawa, ce n’est pas une surprise. C’est une capitulation en règle. Pas celle qu’on annonce avec des communiqués, mais celle qu’on étale sur des années de discussions sans résultat, de concessions unilatérales et de promesses non tenues. Le Canada, lui, sourit en silence. Il sait une chose que Washington refuse d’admettre : les États-Unis n’ont plus les moyens de jouer les gendarmes économiques.
Le Canada joue les rochers dans la chaussure américaine
Greer a raison sur un point : les États-Unis ne sont pas prêts « à aller jusqu’à la suppression totale des droits de douane » sur les produits canadiens. Mais ce n’est pas un aveu de faiblesse. C’est une admission de défaite. Parce que le Canada, lui, n’a jamais eu l’intention de céder. Pas sur l’aluminium, pas sur le bois d’œuvre, pas sur les produits laitiers. Ottawa a construit un système de quotas et de barrières non tarifaires si complexe que même les experts américains s’y perdent. Et quand Washington menace de rétorsions, Ottawa répond par des menaces symétriques, avec cette petite différence : le Canada a des alliés. L’UE, le Japon, la Chine. Des marchés qui compensent largement les pertes potentielles liées à un conflit commercial avec les États-Unis.
Prenez l’exemple du softwood lumber, ce bois d’œuvre canadien que les États-Unis accusent depuis des décennies de subvention déguisée. En 2020, après des années de tensions, les deux pays ont signé un accord… qui n’a jamais vraiment été appliqué. Pourquoi ? Parce que les scieries américaines, protégées par des droits de douane, n’ont aucune envie de voir le marché s’ouvrir. Et l’administration Biden, coincée entre lobbies et électorat, n’a pas le courage de trancher. Résultat : les droits de douane restent en place, les plaintes aussi, et les deux pays gaspillent des millions en procédures judiciaires inutiles.
L’illusion des leviers de pression
Les États-Unis croient encore pouvoir faire plier le Canada en menaçant de retirer l’accès au marché américain. Mais c’est une illusion. Le Canada représente 15 % des exportations américaines, soit un chiffre énorme, mais pas assez pour faire plier Washington. En comparaison, la Chine, avec ses 450 milliards de dollars d’exportations vers les États-Unis, a appris à vivre avec les tarifs douaniers. Le Canada, lui, a une arme secrète : sa dépendance mutuelle. Les États-Unis ont besoin du pétrole canadien (environ 4 millions de barils par jour en 2023), du gaz, et d’une frontière sécurisée. Ottawa le sait. Et quand Greer parle de « difficultés », ce qu’il ne dit pas, c’est que ces difficultés sont structurelles.
Pourtant, il y a un détail qui cloche. Si les États-Unis ne veulent pas aller jusqu’au bout, c’est aussi parce qu’ils savent une chose : le Canada n’est pas leur seul problème. L’UE, le Mexique, la Chine, tous ces partenaires commerciaux ont des exigences, des contre-pouvoirs, des stratégies de contournement. Les États-Unis sont passés du statut de superpuissance économique capable d’imposer sa loi à celui d’un géant aux pieds d’argile, obligé de négocier à la va-vite.
Ce que personne ne veut admettre
Il y a un chiffre qui résume tout : les États-Unis ont un déficit commercial de 60 milliards de dollars avec le Canada. Un déficit qui grossit chaque année. Pourtant, au lieu de serrer la vis, Washington fait semblant de négocier. Pourquoi ? Parce que les lobbies américains sont plus puissants que jamais. Les agriculteurs du Midwest veulent protéger leurs subventions. Les constructeurs automobiles refusent la concurrence des véhicules canadiens. Les syndicats des aciéries menacent de sanctions si on touche aux droits de douane. Résultat : l’administration Biden est paralysée.
Greer pourrait crier victoire en disant que « les discussions restent ouvertes ». Mais tout le monde sait que c’est faux. Le Canada attend. Il attend que les États-Unis se réveillent, qu’ils comprennent que le jeu a changé. Pendant ce temps, Ottawa signe des accords avec l’UE, renforce ses partenariats avec l’Asie, et laisse les Américains se débattre dans leurs contradictions. La vraie question n’est pas « Comment résoudre les problèmes avec le Canada ? », mais « Et si les États-Unis n’avaient plus les moyens de gagner ? »
L’Amérique a perdu la partie sans le savoir
Il y a dix ans, un conflit commercial entre les États-Unis et le Canada aurait pu faire trembler les marchés. Aujourd’hui, personne ne bronche. Pourquoi ? Parce que le monde a tourné. La Chine domine les chaînes d’approvisionnement. L’Europe se détourne progressivement des États-Unis. Et le Canada, lui, a compris une chose simple : quand on est petit mais malin, on peut tenir tête à un géant.
Greer et ses collègues à Washington jouent encore les durs. Ils parlent de « partenariat », de « coopération », de « solutions mutuellement avantageuses ». Mais derrière les mots, il y a une réalité crue : les États-Unis ont perdu leur capacité à imposer leur volonté. Le Canada le sait. La Chine le sait. Même l’UE commence à le réaliser. Reste à savoir si Washington l’acceptera un jour.
Parce que si ce n’est pas le cas, la prochaine fois, ce ne sera pas juste une négociation qui échoue. Ce sera une défaite.