Maricarmen Abascal, 87 ans, a tout perdu en une semaine
Elle avait passé 40 ans dans ce logement social, à San Blas-Canillejas, un quartier populaire de Madrid. Pas de dette, pas de caution, juste une vie qui s’effritait entre les murs d’un HLM qu’elle ne pouvait plus payer depuis que sa retraite avait fondu. Le 15 mai, les huissiers sont venus. Pas pour une dette impayée, mais parce que la mairie avait décidé de vendre le bâtiment. Pour des logements plus rentables, bien sûr. Maricarmen a fini à la rue, avec deux valises et une ordonnance pour ses médicaments. Elle a dormi chez sa fille, puis sur un banc. Les photos ont fait le tour des réseaux : une vieille femme en robe de chambre, les yeux cernés, devant un immeuble vide avec des affiches « En venta » collées sur les portes.
C’est ce genre d’image qui a fait déborder le vase.
Les manifestations ne sont pas une surprise, juste une explosion en retard
Depuis 2018, l’Espagne expulse plus de 250 000 personnes par an, selon les données de la Plataforma de Afectados por la Hipoteca (PAH), le collectif qui lutte contre les expulsions locatives. 250 000. Soit l’équivalent de la population de Malaga, virée comme des mouches. Et pourtant, jusqu’à il y a deux semaines, personne ne descendait dans la rue. Pourquoi maintenant ? Parce que Maricarmen, c’est l’archétype de la victime invisible : une femme, âgée, sans histoire, sans réseau, sans colère apparente. Juste une vie qui se termine parce que le système a décidé qu’elle n’avait plus sa place.
Les manifestations ont commencé le 22 mai. Pas des centaines de personnes. Pas des milliers. D’abord 5 000, puis 20 000, puis 50 000 à Madrid. Et dans les autres villes aussi : Barcelone, Valence, Bilbao. Des pancartes simples, pas de slogans révolutionnaires. « Logement pour tous », « On ne veut pas crever dans la rue », « Sanidad, vivienda, educación : lo público es de todos ». Rien de très original. Juste la rage d’un pays qui a compris que l’État ne les protégera pas.
Le gouvernement de Pedro Sánchez a tenté de calmer le jeu.
Il a promis un « plan de choque » pour les expulsions locatives, avec 300 millions d’euros. Assez pour sauver quelques centaines de familles, peut-être. Mais ça ne change rien à la tendance de fond : depuis 2012, les prix de l’immobilier en Espagne ont augmenté de 40 %, selon les chiffres de l’Instituto Nacional de Estadística (INE). Les loyers, eux, ont grimpé de 60 % dans certaines villes. Madrid est devenue la capitale européenne où il est le plus dur de se loger, devant Paris ou Berlin. Et le gouvernement ? Il regarde ailleurs.
Derrière les slogans, un business qui tourne à plein régime
Les promoteurs immobiliers espagnols ont fait fortune sur le dos de la crise. Des groupes comme Merlin Properties ou Lar España ont racheté des milliers de logements sociaux ou vacants pour les revendre en condos de luxe. Résultat ? Plus de 3 millions de logements vides en Espagne, selon le ministère du Logement. Trois millions. Assez pour reloger tout le monde, si on voulait.
Mais on ne veut pas.
Le problème, c’est que l’Espagne a privatisé son malheur.
Dans les années 2000, les banques ont prêté à tour de bras pour l’immobilier. Quand la bulle a éclaté en 2008, l’État a laissé les gens se démerder. Les saisies ont explosé, les prix aussi. Aujourd’hui, 80 % des logements sont entre les mains de fonds d’investissement ou de particuliers aisés, selon une étude de la Fundación de los Comunes. Les HLM ? Ils ne représentent plus que 2 % du parc immobilier. Le reste ? Des résidences secondaires pour touristes, des Airbnb, des bureaux vides.
Et les pauvres ?
Ils dorment devant les mairies, ils squattent des bâtiments, ils manifestent. Parce que demander un prêt à 30 ans à 4 % d’intérêt quand on touche le SMIC espagnol (1 134 euros net), c’est comme jouer à la roulette russe. Personne ne les entend.
Ce qui se passe quand l’État abandonne ses citoyens
À Madrid, les manifestants ne crient pas « Abajo el gobierno ». Ils ne veulent pas renverser Sánchez. Ils veulent juste qu’on les écoute.
Le 30 mai, une centaine de familles ont occupé un immeuble vide dans le quartier de Usera. Pas des émeutiers, des retraités, des mères célibataires, des travailleurs précaires. Ils avaient une liste de noms, des contrats de location signés, des enfants en classe. Ils attendaient depuis des mois. La police est venue. Pas pour les virer. Pour « négocier ». Résultat : l’État a promis de les reloger… dans trois mois. Trois mois. Comme si c’était une bonne nouvelle.
Le vrai scandale, c’est que ça marche.
Les expulsions continuent. Les prix montent. Les manifestations grossissent. Mais les politiques ? Ils sortent des communiqués. « Nous faisons tout pour », « La situation est complexe », « Il faut des solutions durables ». Des solutions durables ?
En 2013, le gouvernement de Rajoy avait déjà tenté un « plan de choque » contre les expulsions. Ça avait duré six mois. Résultat : 12 000 familles sauvés sur 250 000. Soit 5 %. Aujourd’hui, Sánchez promet mieux. Mais les chiffres ne mentent pas.
L’Espagne a choisi son camp
Les promoteurs immobiliers dépensent des millions en lobbying. Les fonds d’investissement achètent des immeubles à prix d’or. Les banques prêtent sans sourciller. Et l’État ? Il regarde, il attend, il tergiverse.
Maricarmen Abascal est morte le 12 juin.
Pas de la rue, pas de la faim. D’une pneumonie, dans un hôpital public, parce que son corps avait fini par lâcher. Sa fille a dit : « Elle n’a jamais demandé l’aumône. Elle a juste demandé qu’on la laisse vivre. »
Les manifestations continuent. Mais l’Espagne a déjà fait son choix.
Ce n’est pas une crise du logement. C’est une guerre.
Et les vieux, les précaires, les sans-abri ? Ils ne sont pas les soldats. Ils sont les cadavres.