Le plan de Cao Duong marche trop bien pour durer.
En 2022, l’Union des femmes de la commune a formé 120 entrepreneuses à la transformation de fruits locaux. Des ateliers de vente en ligne, des partenariats avec des épiceries à Hanoï, même un petit fonds de roulement pour les plus motivées. Sur le papier, c’est du solide. Dans la réalité, ça ressemble à une partie de cache-cache.
Prenez Mai Linh, 34 ans, qui vendait des confitures de litchi sur les réseaux. En six mois, elle a écoulé 800 pots. Puis les commandes ont séché. Pas parce que sa production était mauvaise, mais parce que son fournisseur de bocaux a augmenté ses prix de 30 %. Sans filet de sécurité, elle a tout arrêté. Aujourd’hui, elle travaille comme employée dans une usine textile. « On nous apprend à vendre, pas à négocier avec les grossistes », lance-t-elle, sèche. Le problème ? Personne ne lui a dit qu’il fallait prévoir un stock de bocaux en réserve. Ou un contact dans une coopérative pour les acheter en gros.
Les chiffres mentent quand on les sort de leur contexte.
Officiellement, le Vietnam compte 43 % de femmes entrepreneures (source : Banque mondiale, 2023). Un taux élevé pour la région. Sauf que 72 % de ces entreprises ferment avant leur cinquième année (rapport Vietnam Women’s Union, 2022). Et devinez qui représente la majorité de ces fermetures ? Les femmes. Pas à cause d’un manque de compétences, mais parce qu’elles se retrouvent seules face à des problèmes qu’elles n’ont jamais eu le temps d’anticiper.
À Cao Duong, les ateliers de formation durent trois jours. Trois jours pour apprendre à faire un business plan. Trois jours pour comprendre les bases du marketing digital. Mais personne ne parle des 300 détails qui font la différence entre tenir et couler : comment renégocier un loyer quand votre client principal fait faillite, comment gérer un conflit avec un associé, comment trouver un prêt quand votre dossier est trop « risqué » parce que vous êtes une femme sans garant masculin.
Le vrai piège, c’est la fausse autonomie.
Les politiques locales aiment citer les success stories. Comme celle de Thuy Trang, qui a lancé une marque de savons artisanaux et exporte aujourd’hui dans trois provinces. « Elle a eu de la chance », soupire une formatrice de l’Union des femmes. « Sa famille avait des contacts dans le textile. Elle a pu négocier des prix avantageux dès le départ. » La chance ? Non. Un réseau. Un réseau qui n’existe pas pour les autres.
Le problème, c’est que les programmes de soutien fonctionnent comme des stages intensifs : on donne des outils, on explique les bases, et hop, « vous êtes prêts ». Sauf que personne ne vous dit que le vrai combat commence après. Quand il faut signer un contrat avec un fournisseur qui vous prend pour une amateur. Quand il faut convaincre une banque de vous prêter de l’argent alors que votre mari (si vous en avez un) est considéré comme le « vrai » responsable financier. Quand il faut gérer une crise sans savoir à qui demander de l’aide.
Les hommes ont des oncles, les femmes n’ont que des formateurs.
Au Vietnam, les réseaux informels jouent un rôle clé dans l’économie. Un homme peut compter sur son père, son frère, son cousin pour obtenir un prêt, un contact, un conseil. Une femme, elle, doit se débrouiller seule. Ou alors s’appuyer sur des structures qui, souvent, ne sont pas faites pour elle. « Les chambres de commerce locales organisent des réunions avec des investisseurs », explique une entrepreneuse de Hanoï. « Sauf que les investisseurs viennent avec leurs avocats et leurs comptables. Moi, je viens avec mon carnet de recettes de cuisine. »
Le résultat ? Les femmes entrepreneures passent trois fois plus de temps à gérer les problèmes administratifs que leurs homologues masculins (étude Vietnam Chamber of Commerce and Industry, 2021). Trois fois plus de temps à courir après des papiers, à négocier des délais, à expliquer pourquoi leur dossier est « un peu » en retard. Pendant ce temps, les hommes montent en puissance.
Le réseau qui manque n’est pas celui des influenceurs.
À Cao Duong, on parle beaucoup de « communauté ». De « solidarité entre femmes ». Sauf que cette solidarité s’arrête aux portes des problèmes concrets. « On s’entraide pour les commandes, les livraisons », raconte une productrice de nouilles. « Mais si l’une d’entre nous a un problème avec la banque, on ne sait pas quoi faire. Parce que personne n’a jamais eu à gérer ça avant. »
Ce qui manque, ce n’est pas un groupe WhatsApp ou une page Facebook. C’est un vrai réseau de soutien à long terme. Un réseau qui ne se contente pas de former, mais qui accompagne. Qui a des avocats en réserve pour les contrats litigieux. Des comptables qui connaissent les pièges des prêts bancaires. Des anciens entrepreneurs qui peuvent dire « moi aussi, j’ai merdé, voici comment j’ai rebondi ».
Pourquoi personne ne veut en parler ?
Parce que c’est moins glamour que des ateliers de cosmétique bio. Parce que ça coûte cher. Parce que ça implique de reconnaître que les politiques actuelles sont des pansements, pas des solutions.
En 2021, le gouvernement vietnamien a lancé un programme national pour soutenir les femmes entrepreneures. Budget : 50 millions de dollars. Objectif : former 10 000 femmes d’ici 2025. Résultat ? Seulement 3 200 ont été formées en deux ans. Et parmi elles, moins de 10 % ont reçu un accompagnement au-delà des trois premiers mois.
La vraie question n’est pas *« comment aider les femmes à entrepreneurs ? », mais *« comment les aider à rester entrepreneuses »**.
Parce qu’aujourd’hui, à Cao Duong comme ailleurs, le système est conçu pour les faire tomber. Pas pour les faire réussir.
Et ça, personne ne veut en entendre parler.