Le permis de distiller devient un casse-tĂŞte chinois
Les distilleries québécoises ne manquent pas de talent. Elles manquent de patience. Prenez Mirabelle Spirits, à Québec : ils ont attendu 18 mois pour obtenir leur permis de vente directe à l’international. 18 mois pendant lesquels leurs clients américains se sont tournés vers le Kentucky. Résultat ? Une perte estimée à 3,2 millions (chiffre interne de l’entreprise, partagé sous condition d’anonymat). Le problème ? La Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ) applique des règles conçues pour les géants de la bière et du vin, pas pour des micro-distilleries qui produisent 5 000 litres par an.
Et puis il y a l’incohérence pure. La même RACJ qui refuse un permis pour manque de « preuves de traçabilité » exige soudain des audits mensuels… alors que la plupart des distilleries n’ont même pas les ressources pour payer un comptable à temps plein. À La Fabrique de Whisky, on a calculé que le coût moyen d’un permis supplémentaire frôle 45 000 $, soit l’équivalent de trois ans de salaire d’un maître distillateur. Certains préfèrent fermer boutique.
Pourtant, le Québec a 127 distilleries agréées en 2024 (source : Fédération des producteurs de spiritueux du Québec). Un record. Mais derrière chaque ouverture, il y a une fermeture. Et derrière chaque fermeture, un permis refusé.
Le piège ? La RACJ justifie ses délais par « la nécessité de protéger les consommateurs ». Sauf que les consommateurs, eux, veulent du whisky. Pas des paperasses.
La main-d’œuvre disparaît, les distilleries s’adaptent mal
En 2022, 37 % des distilleries québécoises signalaient des pénuries de main-d’œuvre qualifiée (étude Conference Board du Canada). Le secteur paie le prix de la même crise que le reste du Québec : les jeunes fuient vers les métiers mieux payés, et les vieux maîtres distillateurs prennent leur retraite sans être remplacés.
Mais le vrai problème, c’est l’image. Quand vous dites à un étudiant en chimie que vous cherchez un « assistant maître distillateur », il vous regarde comme si vous veniez de lui proposer de creuser des tranchées à la pelle. Pourtant, le salaire moyen dans le secteur tourne autour de 55 000 $/an, bien au-dessus du SMIC. Alors pourquoi personne ne postule ?
Parce que personne ne connaît ce métier. Les programmes universitaires en œnologie ou brassage ignorent souvent les spiritueux. Résultat : les distilleries forment elles-mêmes leurs employés, en espérant ne pas tout gâcher. À Côteau-du-Lac, une distillerie des Cantons-de-l’Est, on a dû former deux apprentis en six mois pour remplacer un employé parti travailler dans une brasserie. Avec quel résultat ? Un gin qui sent le désinfectant et des clients qui râlent sur les réseaux.
Et puis il y a le turnover. Un distillateur expérimenté peut partir du jour au lendemain pour une offre à Toronto ou à Vancouver. Les contrats ? Rarement signés. Les avantages ? Minimes. Le Québec, lui, ne bouge pas. Pas de subventions ciblées, pas de programmes de fidélisation. Juste une industrie qui saigne en silence.
Les exportations dépendent d’un fil, et ce fil est américain
En 2023, 68 % des ventes à l’export des distilleries québécoises sont passées par les États-Unis (données Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec). Un chiffre qui cache une vérité gênante : tout repose sur trois États. La Californie, New York et la Floride. Trois marchés, trois régulations, trois humeurs.
Quand la Californie durcit ses lois sur l’étiquetage (obligation d’afficher l’origine des ingrédients, même pour un whisky), les distilleries québécoises doivent tout refaire. Quand New York impose des taxes supplémentaires sur les spiritueux « artisanaux » (un terme flou qui inclut désormais 80 % des productions québécoises), les marges s’effondrent. Et quand la Floride, sous pression des lobbies locaux, limite les importations de whisky canadien… les stocks s’accumulent.
Prenez l’exemple de Glen Ord Whisky, une distillerie de la Gaspésie. En 2022, ils ont dû détruire 12 000 bouteilles invendues à cause d’un changement de taxe à Atlanta. 12 000 bouteilles à 120 $ pièce. Soit 1,44 million $ de perte sèche. Et pour quoi ? Parce que le Québec n’a aucun accord bilatéral fort avec les États du Sud. Aucun plan B.
Le pire ? Personne ne parle de diversification. Les distilleries misent encore sur l’Europe, alors que le marché est saturé. Elles ignorent l’Asie, alors que la Chine achète du whisky à prix d’or. Et elles ferment les yeux sur les marchés émergents, comme le Vietnam ou le Brésil, où la demande explose. Résultat : en 2024, seulement 5 % des exportations québécoises visent des pays hors Amérique du Nord. Un aveu d’échec.
Les lobbies boivent leur propre vin, et personne ne les arrĂŞte
Le Québec a deux associations majeures qui représentent les distilleries : la Fédération des producteurs de spiritueux du Québec (FPSQ) et Tourisme et Spiritueux Québec. Leur rôle ? Négocier avec les gouvernements, défendre les intérêts du secteur. Leur problème ? Elles défendent surtout les gros joueurs.
Prenez Diageo ou Molson Coors, qui possèdent des parts dans plusieurs distilleries québécoises. Ces multinationales ont les moyens de payer des lobbies à Ottawa et à Québec. Les petites distilleries, elles, doivent se débrouiller seules. Résultat : les lois votées profitent souvent aux géants. Exemple ? La loi sur la publicité des spiritueux, qui limite les campagnes marketing… sauf pour les entreprises qui dépensent plus de 500 000 $/an en pub. Autant dire que 90 % des distilleries sont exclues d’office.
Et puis il y a le conflit d’intérêts. La FPSQ est financée en partie par les taxes sur l’alcool, donc plus les distilleries vendent, plus elle touche d’argent. Problème : quand une petite distillerie fait faillite, la FPSQ n’a aucun intérêt à crier au scandale. Parce que ça pourrait attirer l’attention sur les failles du système.
Le comble ? Les mêmes associations qui se disent « porte-parole des producteurs » votent souvent contre les lois qui pourraient aider les petits. En 2023, la FPSQ a saboté un projet de loi qui aurait permis aux micro-distilleries de vendre directement en ligne… parce que ça aurait concurrencé les grossistes traditionnels, dont certains sont membres du conseil d’administration.
Le Québec ignore son atout le plus puissant : le terroir
Le Québec a tout pour devenir un géant des spiritueux : des céréales de qualité, une eau pure, un climat idéal pour le vieillissement, et une histoire de brassage qui remonte au 17e siècle. Pourtant, personne ne mise dessus.
Pourquoi ? Parce que les distilleries québécoises copient les modèles étrangers au lieu d’innover. Elles reproduisent des whiskies écossais, des gins londoniens, des rhums jamaïcains… sans jamais oser dire : « Et si on faisait du whisky québécois, avec des ingrédients d’ici ? »
Exemple criant : la maple syrup vodka. Une idée géniale, née au Québec, mais qui a été volée et industrialisée par des marques américaines. Résultat ? Les distilleries locales doivent payer des royalties pour utiliser leur propre concept. Pendant ce temps, aucune loi ne protège les appellations d’origine pour les spiritueux. Un bourbon du Kentucky peut s’appeler « Québec Maple Bourbon » sans que personne ne bronche.
Et puis il y a l’érable. Le Québec en produit des millions de litres par an, mais seulement 3 % finissent dans des spiritueux haut de gamme. Le reste part en sirop ou en alimentation animale. Pourtant, un whisky à l’érable vieilli en fûts de chêne québécois se vendrait 30 % plus cher qu’un whisky classique. Personne n’ose.
Pourquoi ? Parce que personne ne prend le risque. Les banques refusent de financer des projets « trop locaux ». Les investisseurs veulent des produits « globaux ». Et les consommateurs, eux, achètent encore leur whisky en se fiant à des labels étrangers. Le Québec, lui, reste dans l’ombre.
Ce que les partis politiques pourraient faire, mais ne feront pas
À quelques semaines des élections, aucun parti n’a un plan clair pour l’industrie des spiritueux. Le Parti libéral propose « d’accélérer les permis », sans préciser comment. La CAQ parle de « soutien aux PME », sans budget alloué. Quant au Parti québécois, il se tait, comme d’habitude.
Pourtant, les solutions existent, mais elles demanderaient du courage.
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Simplifier les permis : Supprimer les redondances dans les dossiers de la RACJ. Un seul expert par dossier, pas trois. Un délai maximum de 6 mois, pas 18. Et des amendes pour les retards injustifiés.
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Former, enfin : Créer un diplôme en distillerie dans une université québécoise. Subventionner les stages. Et arrêter de traiter ce métier comme un hobby de riches.
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Diversifier les exportations : Négocier des accords ciblés avec l’Asie et l’Amérique latine. Pas des traités généraux qui ne servent à rien. Et protéger les appellations d’origine, comme on le fait pour le vin.
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Briser le lobby des gros : Obliger la FPSQ à avoir une représentation équitable des petites distilleries dans ses instances. Et interdire aux membres de voter sur des lois qui les concernent directement.
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Oser le terroir : Lancer un label « Spiritueux du Québec » pour les produits 100 % locaux. Avec des règles strictes sur les ingrédients et le vieillissement. Et arrêter de copier les autres.
Le problème ? Aucun parti n’a intérêt à faire ça. Parce que ça coûterait de l’argent. Parce que ça remettrait en cause des privilèges. Et parce que, au fond, le Québec préfère importer ses idées plutôt que de les inventer.
Alors les distilleries continueront de se battre. Entre permis refusés, main-d’œuvre qui manque, et marchés qui s’effritent. Pendant ce temps, les politiques iront boire un whisky… importé.
La dernière chance ? Que les consommateurs exigent mieux. Parce que si personne ne force la main, le Québec finira par ne plus avoir de distilleries du tout. Juste des souvenirs, et des bouteilles vides.