Le dirham se venge après six semaines de pression

Entre le 7 et le 14 octobre, 1 000 euros valaient 153 dirhams de moins qu’avant. Un rebond brutal après des semaines de baisse. Mais derrière ce mouvement, des failles qui ne sont pas près de se combler.

Publié le 18 octobre 2026 à 12:05
Le dirham se venge après six semaines de pression

Le dirham se venge après six semaines de pression

Le 14 octobre, un échangeur de Casablanca affichait 1 000 euros pour 10 582 dirhams. Six jours plus tôt, le même billet valait 10 735 dirhams. Soit 153 dirhams en moins en une semaine. Une correction brutale, après six semaines de pression sur la monnaie marocaine.

Pourtant, personne ne s’en réjouit vraiment. Pas les importateurs, qui voient leurs coûts exploser quand le dirham faiblit. Pas les épargnants, qui gardent leurs euros sous le matelas depuis des années. Pas même la Banque centrale, qui a beau jouer avec les taux, les marchés font ce qu’ils veulent.

Pourquoi ce rebond ? Personne ne sait vraiment.

Certains parlent d’un afflux de devises après la rentrée touristique. D’autres évoquent des interventions discrètes de la Banque centrale pour calmer le jeu. Mais les faits sont là : après avoir perdu près de 3 % de sa valeur face à l’euro depuis juin, le dirham a repris du poil de la bête en quelques jours.

Sauf que ce n’est pas une victoire. C’est une trêve.

Les marchés jouent avec les nerfs des MRE

Les Marocains résidant à l’étranger (MRE) en savent quelque chose. Depuis des mois, ils voient leur pouvoir d’achat s’éroder. Un salaire de 2 000 euros en France, c’est 20 000 dirhams en papier aujourd’hui. En juin, c’était 20 600. Une différence qui pèse sur les transferts, qui représentent près de 10 % du PIB du Maroc.

Et puis, il y a le choc psychologique. Les MRE ont l’habitude des fluctuations, mais là, c’est systématique. Chaque mois, leurs économies fondent un peu plus. Certains se mettent à vendre leurs biens au Maroc pour rapatrier des liquidités. D’autres réduisent leurs envois, préférant garder leurs euros pour eux.

Résultat : les banques marocaines, qui comptent sur ces transferts pour prêter à l’économie locale, commencent à serrer la vis. Les crédits immobiliers deviennent plus chers, les projets d’investissement se raréfient. Et la Banque centrale, coincée, ne peut pas faire grand-chose sans déclencher une crise de confiance.

Le vrai problème ? Personne ne veut assumer.

La Banque centrale marocaine (Bank Al-Maghrib) a augmenté ses taux directeurs de 25 points de base en septembre, une première depuis 2018. Trop peu, trop tard, selon les analystes. Les marchés, eux, attendent une vraie hausse, du genre 1 % ou plus, pour croire que le dirham est protégé.

Mais une telle décision ferait exploser les taux de crédit au Maroc, déjà à des niveaux insupportables pour beaucoup. Et puis, il y a la dette publique, qui frôle les 70 % du PIB. Une hausse brutale des taux coûterait cher à l’État.

Alors on fait semblant de rien. On laisse le dirham danser, on espère que les MRE continueront à envoyer leurs euros, et on prie pour que les touristes reviennent en masse.

L’illusion d’un rebond sans fondement

Ce rebond de 153 dirhams en une semaine, c’est du vent. Une correction technique, rien de plus. Les fondamentaux, eux, restent pourris.

D’un côté, le Maroc importe tout : l’énergie, les produits alimentaires, les biens d’équipement. Avec un dirham faible, chaque import coûte plus cher. Et comme l’économie marocaine dépend à 90 % des importations, c’est toute la machine qui gripe.

De l’autre, les exportations ne décollent pas. Le textile, le phosphore, l’agriculture : ces secteurs peinent à compenser. Pire, avec un dirham faible, les produits marocains deviennent moins compétitifs sur les marchés étrangers. C’est le paradoxe : pour exporter, il faut une monnaie forte. Pour importer, il en faut une faible.

La vraie question, c’est : jusqu’où peut-on descendre ?

En 2022, le dirham avait frôlé les 11 dirhams pour 1 000 euros. Aujourd’hui, on est à 10,58. Mais les analystes de la Banque mondiale estiment que le dirham est sous-évalué de 10 à 15 % par rapport à sa valeur réelle. Autrement dit, la chute n’est pas terminée.

Et puis, il y a l’inflation. Au Maroc, elle reste élevée, près de 6 % sur un an, selon l’HCP. Avec un dirham faible, les prix vont encore monter. Les salaires, eux, stagnent. Bref, la machine à broyer les classes moyennes tourne à plein régime.

Ce que les régulateurs ne veulent pas voir

Bank Al-Maghrib a ses limites. Elle peut intervenir sur le marché des changes, elle peut jouer avec les taux, mais elle ne peut pas faire plier les lois de l’économie.

Pourtant, certains y croient encore. Comme ce haut fonctionnaire anonyme qui, lors d’un séminaire à Rabat en septembre, a assuré que « le dirham était protégé par des réserves de change solides ». Sauf que ces réserves, elles ont fondu de 20 % depuis 2022, passant de 270 à 215 milliards de dirhams. Assez pour tenir… trois mois, peut-être. Pas plus.

Le vrai danger, ce n’est pas la chute du dirham. C’est l’illusion que ça peut s’arrêter.

Parce que si les marchés décident un jour que le Maroc ne peut plus payer sa dette en dirhams, tout basculera. Les investisseurs fuiront, les taux exploseront, et le dirham s’effondrera pour de bon.

Pour l’instant, on en est aux petits jeux. Aux corrections techniques. Aux 153 dirhams qui disparaissent en une semaine. Mais derrière, il y a une bombe à retardement.

Et personne ne veut en parler.

La prochaine étape ? Personne n’en a la moindre idée

Les MRE continuent d’envoyer leurs euros. Les touristes reviennent, même si les prix flambent. Les banques marocaines prêtent encore, même si les taux grimpent.

Mais pour combien de temps ?

Un rapport de la Banque africaine de développement, publié en juillet dernier, alertait sur « la vulnérabilité croissante des économies maghrébines face aux chocs externes ». Le Maroc était cité en exemple.

Pourtant, rien ne change. Les politiques monétaires restent timides, les réformes structurelles traînent, et les marchés, eux, ne font que ce qu’ils veulent.

Le dirham a rebondi. Mais la partie n’est pas terminée.

Et quand elle le sera, ce ne sera pas joli Ă  voir.

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R Galaxie Rédaction

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