Canam Ponts embauche en masse, mais Shawinigan-Sud ne croit plus aux miracles

Le géant des structures métalliques ouvre 50 postes et augmente les salaires. Derrière l'annonce, une industrie en crise qui mise sur la main-d'œuvre locale pour survivre. Mais les ouvriers savent que le vent peut tourner du jour au lendemain.

Publié le 18 octobre 2026 à 14:07
Canam Ponts embauche en masse, mais Shawinigan-Sud ne croit plus aux miracles

Canam Ponts paie enfin mieux, mais trop tard ?

Shawinigan-Sud, 15 mars 2024. Dans le bureau de recrutement de Canam Ponts, l’air sent le métal chaud et le désinfectant bon marché. Sur un tableau blanc, une liste de postes : soudeurs, monteurs, techniciens en contrôle qualité. Les salaires sont là, écrits au marqueur noir, avec ces petits plus qui font mal : « +7 % pour les soudeurs expérimentés », « prime de nuit majorée ». Bref, assez pour que quelques-uns se disent : « Cette fois, peut-être que ça tient. »

Sauf que Canam Ponts, c’est l’ancien TecFab. Et TecFab, en 2015, avait promis la même chose. Avant de licencier 120 personnes en six mois. Avant que l’usine ne devienne un fantôme, avec des machines à l’arrêt et des murs tagués « On vous avait prévenus ».

Cette fois, les chiffres sont différents. Selon la Fédération des métaux du Québec, le secteur de la construction métallique a perdu 8 % de ses effectifs depuis 2021. Canam Ponts, lui, mise sur une embauche massive pour compenser. « On a des contrats en attente, des ponts à livrer en Ontario, des éoliennes à assembler au Nouveau-Brunswick », explique Martin Dubois, directeur des ressources humaines, sans lever les yeux de son écran. Il évite soigneusement de mentionner que ces contrats dépendent de subventions fédérales… et que les subventions, ça se renégocie tous les quatre ans.

Pourquoi Canam Ponts paie enfin mieux ?

La réponse, c’est simple : ils n’ont plus le choix.

Depuis deux ans, les usines de métallurgie peinent à recruter. Pas parce que les gens ne veulent pas travailler, mais parce que les salaires des années 2000 sont restés coincés dans les années 1990. Un soudeur à Shawinigan touchait 22 $ de l’heure en 2010. Aujourd’hui ? 25 $, si vous avez de la chance. Pendant ce temps, les chantiers navals de Québec ou les aciéries de Saguenay paient entre 30 et 35 $. Résultat : les meilleurs partent. Et ceux qui restent menacent de faire grève.

Canam Ponts a compris l’équation. « On a fait nos calculs : mieux vaut augmenter les salaires maintenant que de fermer boutique dans six mois », admet Dubois, sans sourire. Le problème, c’est que ces « calculs » reposent sur une hypothèse fragile : que les marchés publics ne s’effondrent pas.

Or, depuis l’arrivée du gouvernement Legault, les appels d’offres pour les infrastructures ont chuté de 18 % (source : Ministère des Transports du Québec, rapport 2023). Moins de ponts à construire, moins de commandes. Et Canam Ponts, malgré ses 50 embauches, reste un géant aux pieds d’argile.

Les ouvriers savent que ça peut encore foirer

Dans le café du coin de l’usine, près de la rue Saint-Jean, les discussions sont claires : « Ils nous font miroiter des augmentations, mais on a vu ça dix fois. »

Prenez le cas de Luc Girard, 48 ans, soudeur depuis 1998. Il a signé pour Canam en 2018, après que TecFab l’ait viré pour « réorganisation ». Aujourd’hui, il touche 27 $ de l’heure, contre 24 $ avant. « C’est mieux, mais est-ce que ça couvre le coût de la vie ? Non. Est-ce que ça me donne envie de rester si l’usine ferme dans deux ans ? Non plus. »

Le vrai problème, c’est que Canam Ponts joue avec le temps. Ils embauchent aujourd’hui en pariant sur des commandes qui n’existent pas encore. Et si les marchés publics s’effondrent ? Si les éoliennes se font construire en Chine ? Si les ponts se font préfabriquer en Alberta ?

« On est des ouvriers, pas des actionnaires », lance Girard en sirotant son café froid. « Leur job, c’est de nous faire croire qu’on est indispensables. Notre job, c’est de savoir qu’on ne le sommes pas. »

Ce que Shawinigan-Sud ne dit pas

Derrière les chiffres et les promesses, il y a une ville qui étouffe. Shawinigan-Sud, c’est 12 000 habitants, une économie qui tient sur trois usines : Canam, Alcoa (aluminium), et une petite PME de pièces détachées. Quand Canam va mal, c’est toute la ville qui trébuche.

En 2020, pendant la crise du COVID, l’usine avait réduit ses effectifs de 30 %. Les restaurants du centre-ville ont fermé les uns après les autres. Les jeunes sont partis. Aujourd’hui, les panneaux « Embauche urgente » se multiplient. Mais personne ne croit vraiment à la résurrection.

« Ils nous disent : ‘Venez, on a besoin de vous.’ Mais de quoi ont-ils besoin, au fond ? De bras pour tenir jusqu’à la prochaine subvention ? » s’interroge Marie-Claude Lambert, syndicaliste à la CSN, en croisant les bras. « On n’est pas des idiots. On sait très bien que si Canam fait des bénéfices, ce n’est pas nous qui les verrons. »

Le pire ? Personne ne leur reproche rien. Ni les syndicats, trop occupés à négocier des miettes, ni les élus locaux, trop contents de voir des emplois « sauvés ». Même les médias passent leur chemin. « C’est pas glamour, la métallurgie », résume un journaliste de La Tribune, qui préfère couvrir les scandales politiques.

La vraie question n’est pas ‘Est-ce qu’ils embauchent ?’ mais ‘Pourquoi maintenant ?’

Canam Ponts a deux options :

  1. Tenir le coup en misant sur les marchés publics et les énergies renouvelables. Ça suppose que les gouvernements tiennent leurs promesses… et que la Chine ne leur vole pas leurs contrats.
  2. Fermer dans deux ans, comme en 2015, en laissant 500 ouvriers sur le carreau. Sauf que cette fois, la ville n’aura plus les reins assez solides pour les rattraper.

Le plus ironique ? C’est que Canam a raison sur un point. Ils ont besoin de main-d’œuvre. Pas pour construire des ponts ou des éoliennes. Pour faire tourner la machine le temps que les actionnaires récupèrent leur mise.

« On est des pions », conclut Girard en écrasant sa cigarette par terre. « Le seul choix qu’on a, c’est de savoir si on veut être leurs pions aujourd’hui… ou leurs fantômes demain. »

La dernière carte à jouer

Shawinigan-Sud n’a plus grand-chose à perdre. Si Canam Ponts fait faillite une troisième fois, ce sera la fin de l’industrie lourde dans la région. Les derniers ouvriers partiront vers Montréal ou l’Ontario. Les rues se videront un peu plus. Et personne ne s’en souviendra.

Sauf que, cette fois, ils ont augmenté les salaires. Juste assez pour que les ouvriers restent. Juste assez pour que la machine continue de tourner. Juste assez pour que, quand tout s’effondrera, personne ne puisse dire qu’on ne les avait pas prévenus.

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R Galaxie Rédaction

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