Le 22 octobre, à l’hôpital d’enfants de Rabat, une vingtaine de médecins et biologistes vont passer 72 heures à disséquer des échantillons de gorge et à décortiquer des protocoles de dépistage. L’objectif ? Ne pas rater la diphtérie. Pas par enthousiasme pour le cours magistral, mais parce que cette maladie, considérée comme éradiquée au Maroc depuis des décennies, refait surface. Pas en épidémie pour l’instant, mais en cas isolés, discrets, qui alertent les épidémiologistes du Groupement Sanitaire Territorial de Rabat-Salé-Kénitra (GST-RSK). La GST Academy, leur bras pédagogique, organise cette formation pour combler un trou noir : personne ne sait plus vraiment comment la diagnostiquer.
Pourquoi cette formation arrive trop tard ?
La diphtérie, c’est l’histoire d’une maladie qu’on a crue vaincue. Grâce au vaccin DTP (diphtérie-tétanos-poliomyélite), administré systématiquement aux enfants marocains depuis les années 1980, les cas ont chuté. Si bas qu’on a presque oublié son existence. Sauf que les vaccins, ça s’use. Et que les stocks de sérum antidiphtérique, ces flacons de plasma humain qui sauvent en urgence, sont aujourd’hui limités à quelques centaines de doses dans tout le pays, selon des sources internes à l’Institut Pasteur du Maroc.
Pourtant, en 2022, l’OMS a signalé 17 000 cas dans le monde, avec un taux de mortalité de 10 %. En Afrique subsaharienne, où la couverture vaccinale est faible, les épidémies reprennent. Le Maroc n’est pas à l’abri. Preuve : en 2021, un cluster de trois cas a été détecté dans une école de Casablanca. Trop tard. Un enfant est mort. Les deux autres ont frôlé la paralysie des cordes vocales, complication classique de la bactérie Corynebacterium diphtheriae.
Le problème n’est pas la formation, mais ce qui suit
À Rabat, les organisateurs de la masterclass insistent sur un point : ce n’est pas un manque de connaissances qui pose problème, mais un manque de moyens.
- Les laboratoires publics sont saturés. À l’Institut Pasteur de Casablanca, seul centre agréé pour confirmer les cas de diphtérie au Maroc, les délais de réponse dépassent 72 heures. Trop long pour isoler un patient à temps.
- Les hôpitaux manquent d’équipements. Pour cultiver la bactérie et la distinguer d’une angine banale, il faut des boîtes de Petri spécifiques et un microscope à fluorescence. L’hôpital d’enfants de Rabat n’en a que trois, selon le chef de service de pédiatrie. Le reste ? Du matériel vieillissant, hérité des années 1990.
- Les médecins généralistes ignorent les signes. La diphtérie ne se déclare pas comme une grippe. Elle commence par une toux sèche, puis une fausse membrane blanchâtre dans la gorge, qui peut obstruer les voies respiratoires en 48 heures. Sauf que cette membrane ressemble à s’y méprendre à celle d’un streptocoque. Résultat : 60 % des cas sont d’abord traités comme des angines, d’après une étude de l’Université Mohammed V de Rabat publiée en 2019. À ce stade, le sérum antidiphtérique est inefficace.
Ce que la formation ne dit pas
Personne, dans les documents de la GST Academy, ne mentionne le vrai défi : la chaîne du froid. Le sérum antidiphtérique doit être conservé entre 2 et 8°C. Problème : dans les dispensaires ruraux, où les cas sont les plus fréquents, les frigos tombent en panne tous les 6 mois, selon un rapport interne de la Direction de la Santé de la région de Fès-Meknès. En 2020, 47 % des centres de santé du Maroc n’avaient pas de groupe électrogène de secours. Autant dire que si une épidémie éclate dans le Rif ou l’Atlas, les médecins seront impuissants.
L’angle mort : la désinformation vaccinale
La formation de Rabat parle de dépistage. Mais personne ne parle de la vraie menace.
Depuis 2015, le taux de couverture vaccinale contre la diphtérie au Maroc a chuté de 12 points, passant de 92 % à 80 %, selon les données de l’UNICEF. Pourquoi ? Parce que les rumeurs circulent. Sur les réseaux sociaux, des influenceurs marocains répètent que le vaccin DTP serait lié à des cas d’autisme (une fake news démontée depuis 20 ans). Résultat : dans les milieux défavorisés, 30 % des parents refusent de vacciner leurs enfants, d’après une enquête de l’Institut National d’Épidémiologie de Rabat.
Or, la diphtérie ne frappe pas que les non-vaccinés. Elle se transmet aussi aux vaccinés, même si la forme est atténuée. En 2017, une épidémie en Papouasie-Nouvelle-Guinée a touché des enfants à jour de leurs vaccins, parce que le virus avait muté. Au Maroc, on n’a pas les outils pour le détecter.
La vraie question : et après la formation ?
À la fin des trois jours, les participants repartiront avec des algorithmes de dépistage et des fiches techniques. Ça ne changera rien.
Parce que la diphtérie, aujourd’hui, se gagne à deux conditions :
- Un laboratoire qui fonctionne.
- Un stock de sérum disponible.
Or, le Maroc dépend à 85 % des importations pour son sérum antidiphtérique, selon la Pharmacie Centrale des Hôpitaux. Et les délais d’approvisionnement dépassent 3 mois. Si une épidémie éclate avant, les médecins n’auront plus qu’à regarder les patients mourir.
Ce qui se joue derrière cette masterclass
Cette formation n’est pas un hasard. Elle cache un problème politique.
Depuis 2018, le Maroc a réduit son budget alloué aux maladies infectieuses de 18 %, au profit des programmes de santé mentale et des maladies chroniques. La diphtérie ? Une priorité oubliée. Pourtant, en 2016, une mission de l’OMS avait recommandé de renforcer les stocks de sérum et de former les laboratoires régionaux. Rien n’a été fait.
Pourquoi ? Parce que la diphtérie, ça ne fait pas de buzz. Pas de morts spectaculaires, pas de médias qui couvrent. Juste des enfants qui étouffent dans leur lit, et des médecins qui ne savent plus quoi prescrire.
La dernière ligne droite
La masterclass de Rabat est utile. Mais insuffisante.
Si le Maroc veut éviter un retour en force de la diphtérie, il lui faudrait :
- Acheter 5 000 doses de sérum en urgence (au lieu des 500 actuelles).
- Équiper les laboratoires régionaux en kits de diagnostic rapide (coût : 1,2 million d’euros).
- Lancer une campagne de rattrapage vaccinal ciblant les 0-15 ans, avec des équipes mobiles dans les zones rurales.
Aucun de ces points n’est à l’ordre du jour.
Parce que la santé publique, au Maroc comme ailleurs, se décide quand la crise est déjà là .