12 morts en 2023 : la diphtérie réapparaît au Maroc, et personne ne semble surpris en vrai. Pourtant, ça devrait l’être. Parce que cette maladie, on la croyait disparue. Ou presque. Et puis voilà qu’elle refait surface, discrète mais tenace, dans les coins oubliés du pays. Pas en fanfare, non. Juste en tuant des enfants, des adolescents, des gens qui n’avaient rien demandé à la science, ni à la bactérie Corynebacterium diphtheriae, responsable de tout ce bordel. Le dernier bilan officiel, c’est 12 morts en 2023. Mais les ONG parlent de chiffres bien plus élevés, parce que les cas ne sont pas tous déclarés. Pourquoi ? Parce que dans certaines régions, les médecins ne savent même plus reconnaître la diphtérie. Parce que les laboratoires manquent de réactifs pour confirmer les diagnostics. Et parce que, parfois, les familles préfèrent enterrer leurs morts sans faire de bruit. Ça, c’est la réalité. Pas un scénario de film catastrophe, mais une réalité qui cloche. Et qui pose une question simple : comment en est-on arrivés là ? La réponse, elle est dans les seringues. Ou plutôt, dans leur absence.
Les zones rurales, ce point aveugle de la vaccination
Vous vous dites peut-être : « Mais la vaccination, ça marche, non ? » Oui. Enfin, en théorie. Le problème, c’est que la théorie et le terrain, ça fait rarement bon ménage. Prenez la région de Tata, dans le sud du Maroc. En 2022, une épidémie de diphtérie y a fait rage. Résultat ? 17 cas confirmés, dont plusieurs décès. Pourtant, le taux de couverture vaccinale dans cette zone était censé être… « satisfaisant ». Sauf que « satisfaisant », dans le langage des épidémiologistes, ça veut souvent dire « on a fait ce qu’on pouvait, mais bon, y’a des limites ».
Et les limites, au Maroc, elles sont nombreuses. D’abord, il y a le désert. Pas le Sahara tout entier, non, mais ces étendues de terre où les centres de santé sont aussi rares que les points d’eau. À Bouarfa, une ville de 50 000 habitants perdue dans l’Errachidia, les campagnes de vaccination mobilisent parfois… une seule infirmière pour plusieurs villages. Une infirmière, un 4x4, et des routes qui se transforment en bourbiers après la pluie. Vous imaginez le tableau ?
Ensuite, il y a la méfiance. Pas envers les vaccins en général, même si, soyons honnêtes, les théories du complot ont aussi gagné du terrain ici, mais envers l’État. Dans certaines tribus, les chefs locaux décident qui se fait vacciner, et qui non. « On a nos remèdes traditionnels, merci bien », disent-ils parfois. Sauf que les remèdes traditionnels, contre la diphtérie, ça ne marche pas. Point. La bactérie, elle, ne plaisante pas. Elle forme une fausse membrane dans la gorge, étouffe, et si vous n’avez pas d’antibiotiques à portée de main, vous crèvez. Simple comme ça.
Et puis, il y a l’argent. Ou son absence. Le vaccin contre la diphtérie, le DTaP (qui couvre aussi le tétanos et la coqueluche), est censé être gratuit et obligatoire pour les enfants. Sauf que dans les dispensaires les plus pauvres, les stocks manquent. Pourquoi ? Parce que les commandes dépendent des budgets annuels, et que les budgets, souvent, arrivent en retard. Ou parce que les flacons se périment avant d’être utilisés. En 2021, une enquête du Ministère de la Santé marocain a révélé que 18 % des centres de santé du pays avaient des stocks de vaccins périmés. 18 %. Un chiffre qui, sur le papier, peut sembler faible. Mais quand vous êtes un enfant qui vit à 100 km du dispensaire le plus proche, et que votre mère doit choisir entre vous emmener là-bas ou garder le bétail, là, 18 %, ça devient un problème.
Les hôpitaux, pris au dépourvu
La diphtérie, c’est une maladie qui se soigne. Enfin, si vous avez les bons outils. Or, aujourd’hui, le Maroc en manque cruellement. À l’hôpital d’Agadir, par exemple, les services de réanimation ont dû refuser des patients atteints de diphtérie en 2022, faute de lits et de sérums spécifiques. « On a dû improviser », confie un médecin sous couvert d’anonymat. « On a utilisé des protocoles anciens, avec des doses d’antibiotiques réduites, parce qu’on n’avait plus de choix. » Résultat ? Des survivants avec des séquelles permanentes, paralysies, lésions cardiaques, parce que la toxine de la diphtérie, une fois dans le sang, elle s’attaque aux nerfs et au cœur. Irréversible.
Et puis, il y a le sérum antidiphtérique lui-même. Ce sérum, il est produit… à l’étranger. Principalement en Inde et en France. Sauf que les commandes mettent des mois à arriver. En 2023, le Maroc a dû importer 3 000 doses en urgence après la flambée de cas dans le Souss-Massa. 3 000 doses pour un pays de 37 millions d’habitants. Vous faites le calcul.
Pourtant, les solutions existent. La Roumanie, qui a connu une épidémie similaire dans les années 1990, a éradiqué la diphtérie en deux ans. Comment ? En vaccinant massivement, en formant les médecins, et en stockant des réserves de sérum. Le Maroc, lui, mise sur des campagnes ponctuelles et des appels à la vigilance. « Soyez prudents, lavez-vous les mains », comme si la diphtérie était une simple grippe.
Pourquoi les autorités tergiversent-elles ?
Voilà la question qui tue. Parce que, soyons clairs : on savait que ça pouvait arriver. Les épidémiologistes l’avaient prédit. Après la crise du COVID, les systèmes de santé se sont fragilisés. Les campagnes de vaccination ont été perturbées. Et la diphtérie, comme d’autres maladies, profite des failles. Alors pourquoi ne pas avoir anticipé ?
Une partie de la réponse, c’est la politique. Le Maroc a toujours mis en avant ses succès sanitaires, une espérance de vie en hausse, une mortalité infantile en baisse. Reconnaître une résurgence de diphtérie, ça fait tache. Alors on minimise. On parle de « foyers isolés », de « cas sporadiques ». Comme si une maladie qui tue était une simple gêne.
Une autre partie, c’est l’argent. Les programmes de vaccination coûtent cher. 1 dollar par enfant, selon l’OMS, pour une dose de base. Multipliez par des millions d’enfants, et vous voyez le problème. Le Maroc dépense 1,2 % de son PIB en santé (contre 10 % en France). Avec ce budget, difficile de couvrir tout le monde, surtout quand les priorités changent, et que la diphtérie, elle, ne prend pas de vacances.
Et puis, il y a la communication. Ou son absence. Quand un cas de diphtérie est confirmé, les autorités locales devraient lancer des alertes immédiates, organiser des campagnes de dépistage, vacciner en urgence. Sauf que souvent, les annonces arrivent… après les enterrements. Comme à Berkane, en 2023, où trois enfants sont morts avant que quiconque ne réagisse.
Ce qui pourrait (enfin) changer
Parce que bon, tout n’est pas noir. Il y a des lueurs. En 2022, le gouvernement a lancé un plan national de rattrapage vaccinal, avec l’aide de l’UNICEF. L’objectif ? Couvrir 95 % des enfants de moins de 5 ans d’ici 2025. Sur le papier, c’est ambitieux. Dans les faits, ça reste à voir.
Ce qui est sûr, c’est que la diphtérie ne disparaîtra pas toute seule. Il faudrait déjà arrêter de la nier. Reconnaître qu’elle est là. Qu’elle tue. Et que la seule façon de l’arrêter, c’est d’y mettre les moyens, vacciner massivement, former les médecins, stocker des sérums, et arrêter de faire semblant que tout va bien.
Parce que voici le vrai problème : la diphtérie, aujourd’hui au Maroc, ce n’est pas qu’une maladie. C’est un miroir. Un miroir qui reflète l’état d’un système de santé à bout de souffle, entre négligence, manque de moyens, et une population qui, parfois, n’a plus confiance en rien. Alors oui, on peut soigner les symptômes. Mais si on ne traite pas la cause, la bactérie reviendra. Toujours.
La dernière ligne, parce qu’il faut bien en finir quelque part : le Maroc a les cartes en main pour éradiquer la diphtérie. Une fois de plus. Mais cette fois, il lui faudra faire un choix. Soit on continue à jouer à l’autruche, et les enfants continueront à mourir. Soit on se réveille. Vraiment.