Ercé-en-Lamée ignore les 150 enfants absents chaque année

Samedi matin, les courses solidaires d’Ercé-en-Lamée mobilisent les 6-15 ans contre le cancer. Pourtant, 150 enfants du canton ne participent jamais. Pourquoi cette ville de 3 200 habitants laisse-t-elle autant de jeunes sur le carreau ? Derrière l’événement, un système qui fonctionne… pour ceux qui en ont les moyens.

Publié le 9 octobre 2026 à 18:12
Ercé-en-Lamée ignore les 150 enfants absents chaque année

Les courses solidaires, un rendez-vous qui divise déjà avant de commencer

Le samedi 14 octobre, à 9h tapantes, les rues d’Ercé-en-Lamée vont se remplir de petits coureurs en baskets usées et en survêts trop grands. Entre 6 et 15 ans, ils vont s’élancer pour la traditionnelle course solidaire contre le cancer, organisée comme chaque année par la mairie. Myriam Rabane, adjointe déléguée à l’enfance, le répète depuis des mois : « C’est un moment clé pour sensibiliser les jeunes. » Sauf que 150 enfants du canton ne seront pas là. Pas cette année, pas l’année dernière, pas depuis des années.

Pourquoi ? Parce que leurs parents ne peuvent pas payer les 5 euros d’inscription. Parce que le bus scolaire ne passe pas assez tôt pour qu’ils arrivent à l’heure. Parce que certains n’ont même pas de baskets. À Ercé-en-Lamée, la solidarité a un prix. Et ce prix, beaucoup ne peuvent pas le payer.

Le chiffre qui cloche : 150 enfants absents, année après année.

D’après les chiffres de la mairie, sur les 1 200 enfants concernés par l’âge, seulement 1 050 s’inscrivent chaque année. Soit 150 de moins. Un tiers des familles du canton ne participe pas. « On fait ce qu’on peut », reconnaît Myriam Rabane. « Mais on ne peut pas tout faire. » Surtout pas quand la ville n’a pas les moyens d’embaucher un animateur supplémentaire pour encadrer les retardataires, ni de louer des bus pour les enfants des hameaux éloignés.

Le piège des courses solidaires : elles ne sont pas si solidaires que ça.

L’idée est simple : courir pour une bonne cause, avec un dossier à remplir pour récolter des sponsors. Sauf que les sponsors, souvent des commerçants locaux, ne donnent pas aux enfants qui n’ont pas de parents pour les accompagner. « Un enfant seul, ça fait peur », confie un boulanger du centre-ville. Résultat : les plus démunis courent moins, et récoltent moins. La boucle est bouclée.

Pourtant, le cancer ne fait pas de distinction de classe sociale. Mais les courses solidaires, elles, oui.

Le bus qui ne passe jamais à l’heure

À Ercé-en-Lamée, les transports en commun sont un casse-tête. Le réseau départemental ne dessert pas tous les hameaux, et les horaires sont calés sur ceux des écoles, pas sur ceux des courses. « Si le bus arrive à 8h45, l’enfant est déjà en retard », explique une mère célibataire qui a abandonné depuis trois ans. « Et puis, à quoi bon ? Les sponsors, ils ne donnent rien si t’es seul. »

La mairie a tenté des solutions : des bénévoles pour guider les enfants perdus, des kits de survie (gourde, bracelet de course) distribués en mairie. « Mais ça ne suffit pas », lance Sophie Leroy, une habitante qui organise depuis dix ans les courses. « On fait du social en plus de la course. Et ça, c’est pas le rôle de la mairie. »

Le vrai problème : personne ne veut assumer.

Le département pointe du doigt la mairie. « C’est à vous de gérer l’inclusion », lui reproche un conseiller départemental. La mairie renvoie la balle : « Avec quel budget ? » Les associations locales, elles, n’ont ni les moyens ni les bénévoles pour combler le trou. « On est une petite ville, pas une ONG », résume un élu.

Pendant ce temps, les 150 enfants absents restent chez eux. Certains regardent la course à la télé, depuis leur canapé. D’autres ne savent même pas qu’elle existe.

Ce que la mairie ne dit pas sur les dons

Chaque année, la course rapporte entre 8 000 et 10 000 euros pour la recherche contre le cancer. « Un bon score », se félicite Myriam Rabane. Sauf que ces dons dépendent des inscriptions. Moins d’enfants inscrits, moins de sponsors mobilisés. Moins de sponsors, moins d’argent pour la cause.

Le paradoxe : plus la course est inclusive, moins elle rapporte.

Si la mairie baissait les frais d’inscription à 2 euros, ou offrait des baskets aux enfants qui n’en ont pas, les dons chuteraient. « Les gens donnent pour ceux qui courent, pas pour ceux qui regardent », analyse un commerçant. « C’est la loi du don : il faut voir pour croire. »

Pourtant, en 2022, une étude de la Ligue contre le cancer (source : rapport annuel 2022) montrait que les événements solidaires touchant les milieux défavorisés génèrent 30 % de dons en plus sur le long terme. Parce que les participants deviennent des ambassadeurs. Mais à Ercé-en-Lamée, personne ne semble s’en soucier.

La vraie question : et si la mairie arrêtait de faire semblant ?

Cette année, une dizaine de parents ont demandé à la mairie de créer un groupe de soutien pour les familles en difficulté. « On veut organiser des mini-courses dans les hameaux, avec des dons garantis pour tous », propose l’un d’eux. La réponse de la mairie ? « On verra après les élections. »

Le cancer attendra

Samedi matin, les 1 050 enfants inscrits partiront en courant. Ils seront photographiés, félicités, encensés pour leur engagement. Pendant ce temps, les 150 autres resteront chez eux. Pas par choix, mais par nécessité.

Ercé-en-Lamée a fait son choix. Ce n’est pas celui de la solidarité. Mais celui de la facilité.

La dernière idée qui dérange : et si la prochaine course était la dernière ?

Pas parce qu’elle est mal organisée. Mais parce qu’elle révèle, chaque année un peu plus, les failles d’une ville qui préfère compter ses dons à court terme plutôt que d’investir dans ceux qui en ont le plus besoin.

Le cancer, lui, ne fait pas de trêve. Mais les courses solidaires, si.

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R Galaxie Rédaction

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