L’inflation, ce serpent qui mord sans prévenir
Colruyt n’est pas une PME en difficulté. C’est un géant, avec 13 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2023 et une présence dans six pays. Pourtant, même eux, ils trinquent. Pourquoi ? Parce que l’inflation, ce n’est pas qu’un mot fourre-tout. C’est une machine à broyer les marges, surtout pour les distributeurs. Les coûts des matières premières ? En hausse de 12 % sur un an (source : rapport interne Colruyt, partagé avec les actionnaires). Les salaires ? Bloqués par les conventions collectives, mais les primes énergie et les heures sup’ coûtent cher. Et les loyers ? Dans les zones urbaines, ils ont bondi de 8 à 15 % depuis 2022. Résultat : vous, consommateurs, vous payez la note. Toujours.
Mais ce qui cloche, c’est la vitesse. Colruyt explique que « les hausses de prix mises en place en 2023-2024 n’ont pas suffi à couvrir l’inflation sous-jacente ». Traduction : ils ont augmenté les prix, mais pas assez. Et maintenant, ils doivent serrer la vis. Encore. Le problème ? Les clients ne sont pas dupes. En Belgique, l’indice des prix à la consommation reste au-dessus de 5 % sur un an (Eurostat, avril 2024). Les gens commencent à comparer, à chercher les promotions, à boycotter les marques trop gourmandes. Colruyt le sait. D’où cette annonce brutale : « On va moins gagner. Point. »
La grande illusion des marges
Pourtant, Colruyt a tenté le coup classique : réduire les coûts ailleurs. Moins de gaspillage, optimisation des stocks, automatisation des entrepôts. Résultat ? Une baisse de 3 % des dépenses opérationnelles en 2023. Mais l’inflation, elle, ne baisse pas. Elle s’installe. Et le pire, c’est que les consommateurs ne sont pas les seuls à serrer les dents. Les fournisseurs aussi.
Prenez le cas des produits frais : entre la hausse des prix de l’énergie pour les camions frigorifiques et les pénuries locales (ex. : les tomates espagnoles en 2022, les pommes de terre irlandaises en 2023), les marges se réduisent comme peau de chagrin. Colruyt a dû négocier des contrats à prix fixe avec ses producteurs… en acceptant des quantités moindres. Bref, on coupe dans le volume pour garder le prix. Et c’est vous, à la caisse, qui trinquez.
Le vrai jeu : qui va payer la facture ?
Voilà le cœur du problème. Colruyt pourrait, théoriquement, encore augmenter ses prix. Mais jusqu’où ? En Belgique, le gouvernement surveille les hausses « abusives » (loi du 22 mai 2023 sur la transparence des prix). En France, la DGCCRF (Direction générale de la concurrence) a déjà sanctionné des enseignes pour « pratiques commerciales trompeuses » sur les promotions. Résultat : les distributeurs marchent sur des œufs.
Alors ils font quoi ? Ils rognent sur les promotions. Moins de réductions, moins de cartes de fidélité avantageuses. Bio-Planète, leur enseigne bio, a réduit de 20 % ses offres « -30 % » depuis janvier 2024. Officiellement, c’est « pour rééquilibrer les coûts ». Officieusement, c’est parce qu’ils ne peuvent plus se permettre de jouer les appâts.
Et après ? La fin des illusions
Colruyt n’est pas le seul dans ce bateau. Carrefour a prévenu en mars : « L’inflation structurelle va peser sur nos résultats en 2025. » Auchan a gelé ses embauches en France. Lidl et Aldi, eux, misent sur le low-cost, mais même eux commencent à sentir le vent tourner. Le vrai danger ? Ce n’est pas la baisse de résultat de Colruyt. C’est que personne ne voit comment ça s’arrête.
Parce que l’inflation, une fois qu’elle s’installe, elle ne part plus toute seule. Il faudrait un choc extérieur : une récession brutale, une chute des coûts énergétiques, ou une guerre commerciale qui fait baisser les prix des matières premières. Rien de tout ça n’est à l’ordre du jour.
Alors oui, Colruyt va moins gagner. Mais le vrai message, c’est : vous allez continuer à payer plus cher. Et cette fois, même les géants du secteur ne peuvent plus faire semblant de ne pas le savoir.
La dernière phrase reste dans un coin.
Colruyt a choisi de regarder la réalité en face. Les autres suivront. La question n’est pas de savoir si les prix vont encore monter. Mais de savoir jusqu’où les consommateurs vont laisser faire avant de se rebeller. Et ça, personne ne l’a calculé dans leurs tableaux Excel.