Le Maroc étouffe ses cimentiers sous la pluie {#le-maroc-etouffe-ses-cimentiers-sous-la-pluie}
Casablanca, juillet 2026, Les chiffres sont là, secs, implacables. Au premier semestre 2026, Ciments du Maroc (CDM) a réalisé 559 millions de dirhams de résultat net consolidé. Sur le papier, ça ne crie pas la catastrophe. Sauf que c’est 30 % de moins qu’en 2025, et que personne ne parle de la vraie raison. Pas de crise géopolitique, pas de pénurie de main-d’œuvre, pas de guerre des prix. Juste la pluie. Trop de pluie. Trop longtemps.
CDM, premier producteur de ciment au Maroc, a vu ses carrières inonder, ses fours ralentir, ses livraisons se bloquer. Les routes se transforment en bourbiers, les camions de transport s’embourbent, les chantiers publics ferment. Résultat : les usines tournent à 70 % de leur capacité, contre 90 % en temps normal. Et personne ne semble s’en préoccuper.
Quand le ciel devient l’ennemi public numéro un {#quand-le-ciel-devient-lennemi-public-numero-un}
Le Maroc, c’est connu, c’est un pays de contrastes. D’un côté, des étés à 50 °C où l’asphalte fond. De l’autre, des hivers où les pluies torrentielles s’abattent comme des coups de masse. En 2025-2026, la météo a basculé du côté sombre. Les précipitations ont dépassé de 40 % la moyenne sur 10 ans dans les régions de Meknès, Fès et Tanger, où CDM extrait une bonne partie de son calcaire. Les carrières, conçues pour des climats secs, se sont transformées en lacs de boue. Les routes d’accès, non conçues pour des débits d’eau aussi forts, se sont changées en rivières.
Pire : les usines, elles, ne peuvent pas s’arrêter. Un four à ciment met 48 heures à redémarrer après une coupure. CDM a perdu 12 jours de production rien qu’en janvier 2026, à cause d’inondations soudaines. Et les assurances ? Elles couvrent les dégâts matériels, pas les pertes de chiffre d’affaires. Le groupe a dû annuler des commandes pour des clients comme les promoteurs immobiliers, qui ont vu leurs chantiers gelés par la pluie. Résultat : des pénalités, des litiges, et une réputation qui prend l’eau.
Pourtant, CDM n’est pas une victime innocente. Depuis 20 ans, l’entreprise ignore les alertes des climatologues. Les rapports de l’Office National des Hydrocarbures et des Mines (ONHYM) prévoyaient dès 2018 une hausse des épisodes pluvieux intenses dans le nord du pays. CDM a continué à construire ses usines sans systèmes de drainage renforcés, sans stock tampons de matières premières, sans plan B. Aujourd’hui, le groupe paie l’addition.
Le silence des actionnaires et des régulateurs {#le-silence-des-actionnaires-et-des-regulateurs}
559 millions de dirhams, c’est l’équivalent de 10 % du budget annuel de la ville de Casablanca. Assez pour construire 50 écoles, ou embaucher 2 000 infirmiers. Assez pour faire grincer des dents. Pourtant, ni les actionnaires, ni le gouvernement, ni la Bourse de Casablanca n’ont bronché. Pourquoi ?
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CDM reste un géant. Avec 12 millions de tonnes de ciment produites par an, le groupe pèse 70 % du marché marocain. Même en perdant 30 % de ses bénéfices, il reste le premier. Les investisseurs préfèrent regarder ailleurs plutôt que d’admettre que le modèle est vulnérable.
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Le gouvernement a d’autres priorités. Avec l’inflation à 6,2 % (source : Haut-Commissariat au Plan, juin 2026) et un chômage qui frôle les 15 % chez les jeunes, personne ne veut d’une crise des cimentiers. CDM est un secteur stratégique : il fournit les matériaux pour les barrages, les autoroutes, les logements sociaux. Mieux vaut fermer les yeux.
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Les alternatives n’existent pas. Le Maroc importe 30 % de son ciment quand les usines tournent à plein. En période de crise, cette dépendance devient un risque géopolitique. Personne ne veut déclencher une pénurie.
Pourtant, la question reste : et si la pluie revenait en 2027 ? CDM a déjà reporté ses investissements dans de nouvelles usines. Les actionnaires commencent à s’impatienter. Mais les dirigeants du groupe continuent à parler de ‘facteurs conjoncturels’, comme si un peu d’eau pouvait expliquer à elle seule un effondrement de 30 %.
Le vrai coût caché : l’emploi et les régions oubliées {#le-vrai-cout-cache-lemploie-et-les-regions-oubliées}
Derrière les chiffres, il y a les 3 200 salariés de CDM, dont 80 % travaillent dans des zones rurales. À Meknès, où l’usine est la première source d’emploi, les habitants savent que chaque jour d’arrêt, c’est une semaine de salaire en moins. Les commerces autour ferment. Les écoles voient leurs inscriptions baisser. Personne ne parle de ces conséquences sociales.
Pire : CDM ne compense pas. Le groupe a gelé ses embauches en 2026, malgré les besoins. Résultat ? Des centaines de demandeurs d’emploi dans des régions où le taux de chômage dépasse déjà 20 %. À Fès, une ville où le tourisme peine à décoller, l’usine de ciment était un filet de sécurité. Aujourd’hui, ce filet a des trous.
Et puis, il y a l’effet domino. Les sous-traitants de CDM, transporteurs, fournisseurs de charbon, soudeurs, font aussi les frais. Certains ont déjà licencié. D’autres menacent de fermer. Personne ne veut être le prochain maillon faible.
Ce que personne ne dit sur l’avenir {#ce-que-personne-ne-dit-sur-lavenir}
CDM pourrait jouer la carte du changement climatique pour justifier ses pertes. Après tout, les rapports du GIEC prévoient une hausse de 20 % des précipitations extrêmes en Méditerranée d’ici 2050. Mais le groupe ne veut pas en entendre parler. Pourquoi ?
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C’est un aveu d’échec. Reconnaître que les usines ne sont pas adaptées, c’est admettre que des milliards ont été gaspillés.
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Ça coûte cher. Renforcer les infrastructures anti-inondations, stocker des matières premières en cas de crise, former les employés aux plans d’urgence… Ça se compte en centaines de millions de dirhams. CDM préfère serrer les dents et prier pour que le soleil revienne.
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Les actionnaires ne veulent pas entendre parler de transition. CDM est le 4e émetteur de CO₂ du Maroc (source : Ministère de la Transition Énergétique, 2025). Parler d’adaptation climatique, c’est aussi parler de réduction des émissions. Personne ne veut d’un débat sur la décarbonation du ciment, un secteur ultra-polluant.
Pourtant, la pluie ne va pas disparaître. Et si 2026 a été une année difficile, 2027 pourrait être pire. Les climatologues marocains ne rigolent plus. Ils parlent désormais de ‘nouveaux normaux’ : des étés plus secs, mais des hivers de plus en plus humides. CDM a jusqu’à 2028 pour se réveiller. Après, ce sera trop tard pour les carrières, trop tard pour les emplois, trop tard pour les régions.
La pluie, ce poison silencieux {#la-pluie-ce-poison-silencieux}
En 2026, le Maroc a dépensé 1,2 milliard de dirhams pour lutter contre les inondations (source : Ministère de l’Équipement). Une goutte d’eau à côté des 559 millions perdus par CDM. Pourtant, personne ne fait le lien. Parce que la pluie, c’est invisible. On ne la voit pas comme une menace. On la voit comme une bénédiction.
Jusqu’à ce qu’elle noie tout.
CDM a encore le temps. Mais le temps, justement, c’est ce qui manque.