Le piège des petits dépôts et des gros crédits
CIH Bank, c’est l’histoire d’une banque qui a tout compris aux Marocains : leur méfiance envers les institutions, leur besoin de liquidités, et leur appétit pour le crédit immobilier. 102 milliards de dépôts, c’est bien. Mais 13,3 % de croissance des crédits en un an, c’est encore mieux. Surtout quand on regarde comment ça se répartit : les particuliers représentent 70 % de ces crédits. Traduction : la banque mise sur le dos des ménages, avec des taux qui restent attractifs… pour l’instant.
Le problème ? Les dépôts ne sont pas tous égaux. Une grosse partie vient des petits comptes : livrets, comptes à terme, épargne de précaution. Des sommes qui ne rapportent presque rien à la banque, mais qui lui donnent une illusion de solidité. Pendant ce temps, les crédits, eux, rapportent. Beaucoup. Le risque ? Un jour, les épargnants auront besoin de leur argent. Et là, CIH Bank devra choisir : soit elle rend l’argent, soit elle le garde.
Personne ne parle de ce scénario. Pourtant, en 2014, Attijariwafa Bank avait frôlé la crise quand ses clients avaient massivement retiré leurs fonds. CIH Bank a-t-elle les mêmes failles ? Personne ne vérifie.
L’effet réseau : quand la banque devient incontournable
CIH Bank, c’est aussi l’histoire d’une stratégie agressive. Des agences partout, même dans les petites villes. Des promotions sur les crédits, des frais bancaires quasi inexistants. Résultat : les Marocains y ouvrent leur compte par défaut. Pas par choix, par habitude.
Prenez un exemple concret : à Casablanca, dans les quartiers populaires, CIH Bank est souvent la seule à proposer des crédits sans garantie lourde. Les autres banques disent non ? CIH dit oui. Bien sûr, les taux sont un peu plus élevés. Mais quand vous êtes un jeune couple avec un salaire moyen, vous prenez ce qu’on vous donne.
Le problème, c’est que ça crée une dépendance. Les clients ne bougent plus. Ils restent. Et la banque, elle, en profite pour élargir son filet. Les dépôts montent, les crédits aussi. Mais la rentabilité ? Elle dépend d’un seul facteur : que personne ne panique.
Les régulateurs, ces sourds qui entendent mal
En théorie, Bank Al-Maghrib et l’ACAPS (l’autorité de contrôle) devraient surveiller ça de près. Sauf que non.
En 2025, une étude de la Banque mondiale sur le secteur bancaire marocain soulignait un point noir : la concentration des dépôts. Plus une banque en a, plus elle devient systémique. Si elle tombe, tout le système bancaire tremble. Pourtant, personne ne force CIH Bank à diversifier ses risques. Personne ne lui dit : « Arrêtez de miser sur les crédits immobiliers à outrance. »
Pourquoi ? Parce que les régulateurs ont peur. Peur de brider une banque qui marche. Peur de déclencher une fuite des dépôts. Peur, surtout, de passer pour des cassos.
Le résultat ? CIH Bank continue de grandir, sans contrepoids. Les autres banques, elles, galèrent. Attijariwafa et BMCE font des efforts pour rattraper, mais c’est trop tard. CIH a creusé un fossé. Et personne ne veut le combler.
Le vrai danger : quand la croissance cache un gouffre
102 milliards de dépôts, c’est impressionnant. Mais c’est aussi un piège.
Imaginez : un jour, les taux montent. Les crédits deviennent trop chers, les clients ne remboursent plus. CIH Bank se retrouve avec des milliards de dettes pourries. Que fait-elle ? Elle vend ses créances à des fonds d’investissement ? Elle nationalise les risques ? Personne ne sait.
Surtout, personne ne prépare ce scénario. Pourtant, en 2008, les banques européennes avaient mis des années à digérer leurs crédits toxiques. Le Maroc n’a pas cette marge.
Et puis, il y a l’autre côté de la médaille : l’épargne des Marocains est prisonnière. Avec des rendements à 2-3 %, alors que l’inflation tourne autour de 4 %. Vos dirhams perdent du pouvoir d’achat, mais vous ne bougez pas. Pourquoi ? Parce que CIH Bank vous dit : « Restez avec nous, on s’occupe de vous. » Sauf que non.
La leçon : et si CIH Bank était trop grosse pour sauver ?
Voilà le vrai problème. CIH Bank n’est pas une banque comme les autres. C’est une institution quasi publique, mais qui agit comme une multinationale.
Son modèle repose sur deux piliers : les dépôts des petits et les crédits des moyens. Si l’un des deux craque, tout s’effondre. Et les régulateurs, eux, ferment les yeux.
Alors, que faire ?
- Pour les épargnants : diversifiez. Ne mettez pas tout sur un seul compte. Même si CIH Bank vous fait croire que c’est sûr.
- Pour les crédits : méfiez-vous des offres trop alléchantes. Un taux bas aujourd’hui peut cacher des pénalités demain.
- Pour l’État : il est temps de réguler. Vraiment. Pas avec des communiqués lisses, mais avec des règles qui obligent CIH Bank à se protéger… et à protéger ses clients.
Parce qu’un jour, la musique s’arrêtera. Et ce jour-là, personne ne voudra entendre parler de « trop tard ».