L’argent facile des levées de fonds cache un marché déjà saturé
Chift n’est pas la première à promettre de révolutionner les logiciels financiers. Depuis 2020, au moins trois start-ups françaises ont tenté le coup, avec des levées similaires. Résultat ? Aucune n’a percé. Pourtant, les investisseurs continuent de mettre de l’argent sur la table. Pourquoi ? Parce que le secteur est considéré comme « safe ». Les logiciels financiers, c’est comme les banques : ça ne fait jamais faillite. Sauf que cette fois, la bulle menace. Selon une étude de McKinsey publiée en 2023, 72 % des PME européennes utilisent déjà des outils américains pour leurs besoins financiers. Chift veut changer ça. En misant sur l’Europe, la régulation locale, la souveraineté des données. Belle histoire. Sauf que les banques européennes, elles-mêmes, externalisent massivement leurs systèmes vers les États-Unis. Alors, où est le marché ?
Et puis, il y a le détail technique : Chift propose une « multiprise ». Une sorte de hub qui centralise tout. Sauf que les logiciels financiers ne fonctionnent pas comme des prises électriques. Ils s’intègrent les uns aux autres via des APIs, des protocoles, des normes. Et ces normes, elles sont contrôlées par qui ? Par les géants américains. Alors, quand Chift dit qu’il va « connecter » tout ça, c’est un peu comme si un petit électricien vous promettait de rebrancher votre maison sur le réseau national sans l’accord d’EDF. Ça peut marcher. Si EDF est d’accord.
Le vrai problème, c’est que personne ne veut en parler.
Les investisseurs ferment les yeux. Les médias aussi. Parce que c’est plus simple de croire à la success story que de poser les bonnes questions. Combien de temps Chift mettra à réaliser qu’il n’a pas les moyens de concurrencer Bloomberg ? Combien de millions seront brûlés avant que les fondateurs ne se rendent compte que leur « multiprise » ne servira à rien ?
Et puis, il y a l’argument souveraineté. Chift mise là-dessus. « Nous sommes européens, donc nous sommes plus fiables », disent-ils. Sauf que la souveraineté, ça ne se décrète pas. Ça se construit. Et pour ça, il faut des années de R&D, des partenariats avec les régulateurs, une vraie infrastructure. Pas une levée de fonds et un joli discours.
Les banques régionales, leur seul espoir (et leur piège)
Chift vise les banques régionales. Celles qui galèrent face aux néobanques, aux fintechs, aux attentes des clients. Un marché de niche, oui. Mais un marché qui existe. Sauf que ces banques n’ont pas les moyens de payer pour un outil qui, au final, ne leur apportera pas grand-chose. Parce que même avec Chift, elles resteront dépendantes des géants américains pour leurs données, leurs analyses, leurs connexions.
Alors, à quoi bon ?
La réponse, c’est l’ego. L’ego des fondateurs qui veulent être les « Bloomberg européens ». L’ego des investisseurs qui veulent avoir un ticket pour la prochaine licorne. Et l’ego des médias qui préfèrent raconter une belle histoire plutôt que de dire : « Désolé, mais ça ne marchera pas. »
Le vrai jeu, c’est ailleurs
Pendant que Chift lève des millions pour un marché qui n’existe pas vraiment, les vraies innovations ont lieu ailleurs. Pas en Europe. Mais aux États-Unis, où les fintechs et les régulateurs travaillent main dans main pour créer des outils vraiment utiles. Par exemple, la SEC américaine a récemment approuvé un nouveau standard pour les données financières en temps réel. Résultat ? Les banques et les hedge funds américains peuvent désormais croiser des données en quelques millisecondes. Chez nous ? On en est encore à se battre pour des connexions basiques.
Alors oui, Chift a levé 10 millions. Et alors ?
Ce qui se joue derrière, c’est bien plus simple : l’Europe continue de rater le coche sur les logiciels financiers. Parce qu’elle croit aux belles histoires. Pas aux réalités.
La fin de l’histoire ? Elle n’est pas écrite.
Mais si Chift veut vraiment changer la donne, il lui faudra faire bien plus que lever des fonds. Il lui faudra prouver qu’il peut concurrencer les géants. Pas en paroles. En actes. Et pour ça, il lui faudra des années. Pas des mois. Et surtout, il lui faudra accepter une vérité simple : les logiciels financiers, ça ne se construit pas sur un coup de tête. Ça se construit avec du temps, de la patience, et surtout, des partenaires qui ont les mêmes ambitions que vous.
Chift a les premiers ingrédients. Mais la recette ? Personne ne l’a encore trouvée.