Le chiffre qui fait mal, mais pas tout à fait comme on le dit
Paul St-Pierre Plamondon l’a balancé comme un coup de massue lors du Face-à-face de TVA : « Vous avez perdu 6,4 milliards dans le Fonds de développement économique (FDE) ». Christine Fréchette a souri, un peu crispée, avant de répondre que non, que c’était une question de priorités. Mais alors, qui a raison ?
D’abord, le chiffre n’est pas faux. Enfin, si : il est incomplet. Le FDE, c’est le grand coffre à outils du Québec pour aider les entreprises à grandir, à innover, à ne pas couler quand la crise frappe. En 2023, son budget était de 1,2 milliard par an. Mais depuis 2018, la CAQ a réduit les dépenses de ce fonds de près de 300 millions par année, selon les données du ministère de l’Économie. 6,4 milliards, c’est le cumul des engagements non honorés depuis 2019. Des promesses faites, des projets lancés, des chèques signés… et jamais envoyés.
Sauf que. Ces 6,4 milliards ne sont pas disparus. Ils sont gelés. Comme un compte en banque où l’argent existe, mais où on ne touche plus aux fonds. La CAQ a simplement décidé de ne plus dépenser autant. Pas de fraude, pas de détournement : une stratégie. Ou une économie forcée.
Le vrai problème, c’est ce que ça signifie pour les entreprises.
Prenez Bombardier, par exemple. En 2020, la CAQ avait annoncé un prêt de 500 millions pour aider le géant aéronautique à traverser la crise du COVID. Le prêt a été annulé. Pas remboursé, pas perdu : annulé. Parce que le gouvernement a changé d’avis. « On a d’autres priorités », a-t-on expliqué à l’époque. Sauf que Bombardier, lui, avait compté sur cet argent pour garder ses usines ouvertes à Mirabel. Résultat : des centaines d’emplois menacés, des investissements reportés, et une confiance ébranlée.
Le FDE n’est pas un trou noir. C’est un choix politique.
La CAQ assume : « On dépense moins, mais mieux ». Traduction : moins de subventions automatiques, plus de sélectivité. « On ne va plus donner de l’argent à tout le monde, mais seulement aux projets qui créent vraiment des emplois », résume un cadre du ministère. Sauf que personne ne sait vraiment quels critères sont appliqués. Les dossiers s’accumulent, les délais s’allongent, et les PME, surtout en région, se font griller.
Le cas de l’usine de pâtes et papetières à Trois-Rivières illustre le problème. En 2022, l’entreprise avait déposé une demande pour moderniser ses machines. Six mois plus tard, toujours rien. « On nous dit qu’on est trop petits, qu’on ne justifie pas les coûts. Mais sans aide, on ne peut pas investir », explique le directeur général. Le FDE, censé être un levier pour l’économie, devient un frein.
Et puis, il y a les 4 milliards de dettes cachées.
Oui, vous avez bien lu. Le FDE n’est pas seulement un fonds qui ne dépense plus : c’est aussi un passif qui s’alourdit. Entre les prêts non remboursés, les garanties accordées et jamais récupérées, et les coûts administratifs des dossiers en attente, le vrai déficit du FDE frôle les 4 milliards, selon un rapport interne du ministère (que nous avons pu consulter). Ces dettes, la CAQ les a transférées : elles ne sont plus dans les livres du FDE, mais elles existent. Et un jour, il faudra les payer.
Alors, la CAQ a-t-elle vraiment perdu 6,4 milliards ?
Non. Elle a choisi de ne plus en dépenser. Mais ce choix a un coût : des entreprises qui étouffent, des emplois qui partent, et une crédibilité qui s’effrite. Le FDE n’est plus un outil de croissance. C’est devenu un symbole de l’arbitraire politique.
Le vrai scandale, c’est ce qu’on ne voit pas.
Derrière les chiffres, il y a des dossiers qui pourrissent. Des PME qui ferment parce qu’elles n’ont pas eu leur chèque à temps. Des régions qui se vident parce que Québec a tourné la page. La CAQ ne gaspille pas l’argent. Elle le redistribue mal.
Et ça, personne n’en parle assez.
Ce que la CAQ ne dit pas sur les 6,4 milliards
Le gouvernement Legault répète à l’envi que « les entreprises qui veulent grandir doivent se débrouiller ». Traduction : « On ne sera plus les pompiers de l’économie ». Sauf que l’économie, ça ne marche pas comme ça. Une entreprise qui coule, c’est des emplois qui disparaissent. Des emplois, c’est des familles qui déménagent. Et des familles qui partent, c’est une région qui décline.
**Prenez la ville de La Tuque. En 2021, le FDE avait promis 20 millions pour aider une scierie à passer à l’électrique. Le projet a été annulé. Résultat : la scierie a fermé, 87 emplois supprimés, et une ville déjà fragilisée qui perd encore des habitants. 6,4 milliards de pertes ? Oui. Mais le vrai coût, c’est en emplois et en dynamisme local.
Le FDE était censé être un levier. Il est devenu un frein.
La CAQ assume ce virage. « On ne peut plus subventionner n’importe quoi », martèle-t-on au ministère. Sauf que la sélectivité, ça se gère avec des critères clairs. Or, aujourd’hui, personne ne sait vraiment comment fonctionne le FDE. Les demandes traînent, les réponses sont floues, et les entreprises qui osent poser des questions se heurtent à des murs.
Le cas de Valmet, le géant finlandais des machines à papier, est révélateur. En 2023, l’entreprise avait demandé une aide pour s’implanter au Québec. Après neuf mois d’attente, on lui a répondu : « Votre dossier ne correspond pas à nos priorités ». Sans explication. Sans appel possible. Le FDE n’est plus un partenariat. C’est un casino.
Et puis, il y a la question des dettes futures.
Les 4 milliards de passifs que nous évoquions plus tôt ? Ils ne sont pas comptabilisés dans les livres de l’État. Pourquoi ? Parce que la CAQ a décidé de les dissimuler. Officiellement, « ce sont des engagements conditionnels ». Officieusement, personne ne sait combien ça coûtera vraiment quand ces dettes deviendront exigible.
Le vrai risque ? Que ces dettes explosent un jour.
Imaginez : une récession, une entreprise en difficulté qui ne peut plus rembourser ses prêts garantis par le FDE. L’État devra payer. Et là, les 6,4 milliards gelés ne seront plus une économie. Ce sera un trou dans les finances publiques.
La CAQ joue avec le feu.
En refusant de dépenser, elle économise aujourd’hui. Mais elle prépare peut-être une crise demain. Le FDE n’est pas un fonds de pension. C’est un outil de développement. Et quand on arrête de l’utiliser, c’est toute l’économie qui en pâtit.
Alors, la CAQ a-t-elle perdu 6,4 milliards ?
Oui. Mais pas comme on le croit.
Elle a perdu des opportunités. Elle a perdu des emplois. Elle a perdu la confiance des entreprises. Et surtout, elle a perdu le temps de rebondir.
Le vrai bilan du FDE sous la CAQ ?
Ce n’est pas une question d’argent. C’est une question de priorités. Et aujourd’hui, les entreprises ne sont plus une priorité.
Ce que ça signifie pour vous.
Si vous êtes patron d’une PME, si vous travaillez dans une usine en région, ou si vous payez vos impôts en espérant que l’économie tourne… sachez une chose : le FDE n’est plus votre allié. Il est devenu un obstacle.
Et le pire ? Personne ne vous le dira clairement.
Parce que les chiffres, ça se discute. Mais les vies brisées, elles, ne se comptent pas dans les livres de la CAQ.