Une salle dâattente de lâInstitut Curie, Ă Paris. Les femmes y attendent leur rendez-vous avec des regards fuyants, des silences lourds. Certaines ont les yeux rouges. Dâautres serrent contre elles un pull trop grand, comme pour se protĂ©ger. Personne ne parle de ça, mais tout le monde y pense : le cancer du sein, câest aussi une amputation symbolique. Pas seulement des seins, parfois. Du dĂ©sir, aussi. Des caresses. De lâaudace. Et personne ne vous le dit clairement, surtout pas en octobre, mois des roses et des slogans lisses sur « lâespoir » et « la force des femmes ».
Pourtant, les chiffres sont lĂ . Une Ă©tude de lâInstitut national du cancer (INCa) publiĂ©e en 2022 rĂ©vĂšle que 40 % des femmes survivantes dâun cancer du sein dĂ©clarent une baisse de leur dĂ©sir sexuel, et 30 % Ă©vitent tout contact physique aprĂšs le traitement. Les mĂ©decins en parlent peu, les associations encore moins. Comme si le corps, une fois guĂ©ri, devait se contenter de respirer sans frĂ©mir.
Le corps nâest pas un objet Ă rĂ©parer, câest un territoire Ă reconquĂ©rir.
Mais comment faire quand les mots manquent ? Quand les partenaires, eux-mĂȘmes perdus, ne savent pas comment aborder le sujet ? Quand les mĂ©decins, submergĂ©s par les protocoles, nâont pas le temps de demander : « Et votre plaisir, alors ? » ?
Prenez le cas de Claire, 42 ans, diagnostiquĂ©e il y a trois ans. AprĂšs une mastectomie et une reconstruction, elle a dĂ» apprendre Ă se regarder dans le miroir sans dĂ©tourner les yeux. « Au dĂ©but, je portais des vĂȘtements larges, comme une armure. Mon mari ne touchait plus mon torse. Un jour, il mâa dit : âJe ne sais pas comment faire.â » Claire a ri, jaune. « Personne ne vous apprend ça. Ni les oncologues, ni les psychologues. Juste : âĂa va passer.â Comme si câĂ©tait une grippe. »
Octobre rose, câest du marketing avant tout.
Les campagnes dĂ©filent, les rubans roses sâarborent, les dons pleuvent. Mais oĂč est la place pour parler des douleurs fantĂŽmes ? Des cicatrices qui picotent ? Des nuits oĂč lâon se rĂ©veille en sursaut, persuadĂ©e que le cancer est revenu ? OĂč est la place pour les femmes qui, aprĂšs des annĂ©es de chimiothĂ©rapie, dĂ©couvrent quâelles nâont plus envie de rien ?
LâAssociation pour le Soutien aux Femmes Atteintes de Cancer du Sein (ASFACS) organise des ateliers sur la reconstruction mammaire, mais rarement sur la reconstruction sexuelle. Pourtant, câest tout aussi vital. « On nous parle de reconstruction physique, mais pas de reconstruction intime », explique Ălodie, 38 ans, qui a dĂ» gĂ©rer seule les sĂ©quelles dâune radiothĂ©rapie qui a assĂ©chĂ© sa peau et ses muqueuses. « Mon partenaire a arrĂȘtĂ© de me toucher. Pas par manque dâamour, mais par peur de me faire mal. »
Le silence, câest le vrai cancer.
Pourtant, des solutions existent. Des sexologues spĂ©cialisĂ©s en oncologie, comme le Dr Sophie Marceau (oui, celle-lĂ mĂȘme, qui a fait de ce sujet son combat personnel), travaillent Ă dĂ©samorcer ces tabous. « Le corps aprĂšs un cancer, ce nâest pas un corps abĂźmĂ©, câest un corps qui a une nouvelle histoire Ă Ă©crire », dit-elle. Mais combien de femmes en ont entendu parler ?
En 2023, seulement 12 centres hospitaliers en France proposaient un suivi psychosexuel intégré aux parcours de soins contre le cancer du sein. Douze. Sur des centaines. « On nous donne des antidouleurs pour les douleurs physiques, mais pas pour les douleurs invisibles », résume une patiente anonyme dans un forum en ligne.
La sexualitĂ©, câest politique.
Parler de dĂ©sir aprĂšs un cancer, câest aussi parler de libertĂ©. LibertĂ© de ne pas avoir honte. LibertĂ© de dire non si on ne veut pas. LibertĂ© de redĂ©couvrir son corps, mĂȘme sâil a changĂ©. « Mon sein reconstruit ne sera jamais comme avant, et câest trĂšs bien comme ça », confie Marie, 50 ans. « Mais mon mari a mis deux ans Ă comprendre que je voulais quâon me touche lĂ -dessus. Deux ans. »
Octobre rose, câest bien. Mais Octobre Vrai, ce serait celui oĂč lâon ose enfin dire que guĂ©rir, ce nâest pas seulement vivre plus longtemps. Câest aussi vivre mieux. Avec des caresses. Des rires. Des nuits oĂč lâon ne se sent pas comme une malade, mais comme une femme.
Le combat contre le cancer du sein ne sâarrĂȘte pas aux seins.
Il se joue aussi dans lâintimitĂ©. Et lĂ , personne ne vous tend encore la main.