Le problème n’est pas l’argent. C’est le timing.
Le Canada a les moyens. Le Fonds des infrastructures, alimenté par les taxes sur les sociétés et les revenus pétroliers, dépasse les 100 milliards de dollars depuis 2021. Sauf que ces milliards, Ottawa les étire, les découpe en miettes, et les distribue au compte-gouttes. Résultat : les villes crèvent. À Halifax, les routes s’effondrent littéralement. À Winnipeg, les hôpitaux manquent de personnel parce que les logements sociaux, promis depuis 2017, ne sortent jamais des plans. Et pendant ce temps, le premier ministre Justin Trudeau s’envole pour l’Inde et la France en parlant de ‘nouveaux partenariats économiques’, comme si le Canada était un pays sans villes, sans habitants, sans besoins urgents.
Le chiffre qui résume tout : 37 milliards. C’est ce que la Fédération canadienne des municipalités (FCM) réclame pour combler le retard sur les infrastructures d’ici 2027. 37 milliards. Soit à peine 3% du budget fédéral annuel. Une somme dérisoire pour un pays qui pèse 20 000 milliards de dollars d’économie. Sauf que ces 37 milliards, Ottawa refuse de les débloquer. Pourquoi ? Parce que les priorités ont changé. Depuis que la Chine a ralenti ses importations et que les États-Unis ont relancé leur guerre commerciale, le Canada veut se diversifier. D’où cette course effrénée vers l’Europe, l’Inde, l’Afrique. Problème : sans routes, sans ports fonctionnels, sans réseaux électriques fiables, comment exporter quoi que ce soit ?
Et c’est là que ça devient gênant. Parce que les villes, elles, n’ont pas le choix. Elles agissent. À Québec, la mairie a lancé un appel d’offres privé pour financer le métro. À Edmonton, on parle ouvertement de partenariats avec des fonds souverains étrangers. Des Chinois, des Saoudiens, des Émiratis… Ceux-là mêmes qu’Ottawa prétend vouloir courtiser. Le paradoxe ? Vous voulez des investissements étrangers pour votre économie, mais vous refusez de laisser ces mêmes investisseurs s’intéresser à vos villes. Résultat : les municipalités se retrouvent coincées entre un fédéralisme sourd et une dépendance grandissante aux capitaux étrangers.
Le vrai danger, ce n’est pas le manque d’argent. C’est la perte de contrôle.
Prenez l’exemple de Vancouver. La ville a dû s’endetter à hauteur de 12 milliards pour construire un nouveau pont. Pourquoi ? Parce qu’Ottawa a mis 15 ans à valider le projet. 15 ans. Pendant ce temps, les embouteillages ont coûté 5 milliards de dollars en pertes économiques, selon une étude de l’Université de la Colombie-Britannique. Aujourd’hui, Vancouver doit rembourser cette dette… en vendant des terrains publics à des promoteurs privés. Des promoteurs qui, souvent, sont liés à des fonds asiatiques. Coïncidence ? Pas vraiment. Quand le gouvernement fédéral ferme les yeux, les villes ouvrent les bras.
Et puis il y a le cas de Calgary. La ville a décidé de contourner Ottawa en signant un accord direct avec la province de l’Alberta pour financer ses projets. Résultat ? Un conflit ouvert avec le gouvernement fédéral, qui accuse Alberta de ‘détourner des fonds fédéraux’. Sauf que Calgary, elle, a un argument massue : ‘Si Ottawa ne nous donne pas un sou, on se débrouille.’ Et ça marche. Parce que les provinces, elles, ont compris une chose simple : le Canada ne tient debout que si ses villes tiennent debout. Sans elles, pas de croissance, pas d’emplois, pas de taxes. Juste des déserts urbains.
Mais attention, ce n’est pas une victoire.
Quand une ville comme Montréal doit négocier avec des fonds d’investissement étrangers pour construire un hôpital, vous n’êtes plus dans une démocratie. Vous êtes dans un marché. Et sur un marché, ce ne sont pas les maires qui décident. Ce sont les actionnaires. Or, les actionnaires, ils ne votent pas. Ils ne manifestent pas. Ils ne se soucient pas des services publics. Ils veulent du rendement. Point.
Alors oui, les villes canadiennes obtiennent des investissements. Mais au prix de leur autonomie. Et c’est ça, le vrai scandale : Ottawa joue les distraits pendant que le Canada se vend par morceaux. Un pont ici, un hôpital là, une ligne de métro en échange de quoi ? De concessions. Des terrains, des régulations assouplies, des contrats publics ouverts aux multinationales. Tout ça, sous le nez d’un gouvernement fédéral qui fait semblant de ne rien voir.
Le pire ? Personne ne bronche.
Parce que les médias parlent d’autre chose. Parce que les citoyens, submergés par l’inflation, ne regardent plus vers qui les gouverne. Parce que les partis d’opposition, trop occupés à se déchirer, n’ont pas encore compris que le vrai combat, ce n’est plus Ottawa contre Québec ou Alberta. C’est Ottawa contre les villes. Et les villes, elles, ont commencé à gagner.
Alors, bien sûr, Trudeau peut continuer à serrer la main des dirigeants indiens et européens. Il peut signer des accords commerciaux en fanfare. Mais tant que les routes de Toronto s’effondreront, tant que les hôpitaux de Winnipeg manqueront de lits, tant que les ports de Vancouver seront paralysés par le manque d’entretien, le Canada ne sera qu’un décor. Un joli pays sur les cartes, mais vide. Parce qu’une économie sans villes, c’est comme un corps sans organes. Ça respire encore. Mais ça ne vit plus.
La vraie question, ce n’est pas : ‘Ottawa va-t-il enfin investir ?’ C’est : ‘Jusqu’où les villes iront-elles avant de ne plus avoir le choix ?’ Et la réponse, elle est déjà dans les livres de comptes des municipalités. Elle s’appelle dette. Et elle sent mauvais.