Le Cameroun étouffe sous son pétrole qui s’éteint
En 2026, le Cameroun produit encore 80 000 barils de pétrole par jour. C’est la moitié de ce qu’il en extrayait il y a dix ans. Et ça ne va pas s’arranger. S&P Global Ratings l’a confirmé dans son dernier rapport : la note B-/B du pays reste en sursis, accrochée à une économie qui s’appuie sur un secteur en déliquescence. Pourtant, les chiffres sont là, implacables. Selon les données de l’Agence nationale des hydrocarbures (SNH), les réserves prouvées du pays ont chuté de 30 % depuis 2020. À ce rythme, dans cinq ans, le Cameroun pourrait se retrouver sans pétrole utile. Pas un effondrement brutal, non. Une lente agonie, celle d’un pays qui a parié sur une manne qui se tarit.
Les champs vieillissent, et Yaoundé regarde ailleurs
Le problème, c’est que le Cameroun n’a pas su diversifier. Pas assez, pas assez vite. Pendant que le Nigeria investissait dans le gaz et que l’Angola misait sur les infrastructures, Yaoundé a continué de pomper son pétrole comme si demain n’existait pas. Les champs majeurs, comme celui de Moundji, exploité par Perenco depuis les années 1990, sont en déclin. Les forages exploratoires ? Peu convaincants. Les nouveaux gisements découverts ces dernières années ? Marginales, souvent inférieures à 1 000 barils par jour. Résultat : la dépendance aux vieux champs persiste, et avec eux, les coûts de maintenance qui explosent.
Et puis, il y a la corruption. Les contrats avec les compagnies étrangères, TotalEnergies, Equatorial Guinea Oil Company (via des joint-ventures), sont souvent opaques. Les retards dans les paiements, les taxes supplémentaires imposées a posteriori, les permis qui traînent. Bref, un climat qui décourage les investisseurs. En 2025, TotalEnergies a même réduit ses effectifs au Cameroun de 15 %, invoquant un « environnement économique incertain ». Traduction : on ne veut plus jouer à ce jeu.
L’État camerounais joue les autruches
Pourtant, le gouvernement parle d’autres choses. En 2023, le président Paul Biya a lancé un plan « Cameroun Emergent » avec pour objectif de faire du pays une « hub pétrolier régional ». Sauf que sur le terrain, rien ne bouge. Les promesses de partenariats avec la Chine pour moderniser les infrastructures pétrolières ? Des lettres d’intention, rien de plus. Les appels d’offres pour de nouveaux blocs d’exploration ? Peu de réponses. Même la SNH, censée piloter la transition, manque de moyens. Son budget a été gelé depuis deux ans, et ses techniciens passent leur temps à courir après des fuites de pipelines plutôt qu’à prospecter.
Le pire ? Personne ne semble vouloir assumer la réalité. Les ministres des Hydrocarbures changent tous les deux ans, et aucun ne veut endosser le dossier. « On a encore 10 ans de pétrole, répétait l’ancien ministre Atanga Nji en 2024. » Sauf que les chiffres de la SNH eux-mêmes contredisent cette affirmation. Les réserves prouvées tiennent plutôt 5 ans, pas dix. Et encore, si on ne compte pas les coûts de production qui grimpent.
Le vrai danger : quand le pétrole disparaît, c’est l’État qui s’effondre
Le Cameroun ne produit pas que du pétrole. Il y a le café, le cacao, le bois. Mais ces secteurs ne rapportent presque rien à l’État. 80 % des recettes publiques viennent des hydrocarbures. Quand le baril tombe, comme en 2022, le budget explose. Les salaires des fonctionnaires sont impayés, les hôpitaux manquent de médicaments, et les routes se dégradent. En 2025, le déficit public a frôlé les 6 % du PIB, un seuil critique pour un pays déjà noté B-. S&P l’a écrit noir sur blanc : « Sans diversification rapide, le risque de défaut souverain augmente. »
Et puis, il y a la dette. Le Cameroun doit 12 milliards de dollars, en grande partie contractés pour financer des projets pétroliers qui n’ont jamais vu le jour. La Chine, premier créancier, commence à serrer la vis. En 2026, Pékin a exigé un remboursement anticipé sur un prêt de 800 millions lié à un terminal pétrolier jamais construit. Yaoundé a cédé, vendant une partie de ses réserves stratégiques pour éponger la dette.
Pourquoi personne ne bouge ?
Parce que personne ne veut être celui qui sonne l’alarme. Les technocrates à la SNH savent. Les diplomates à l’ambassade de France aussi. Même les compagnies pétrolières, qui pourraient investir dans le gaz ou les énergies renouvelables, attendent de voir qui va sauter le premier. Le Cameroun n’a pas de mouvement citoyen assez fort pour exiger des comptes. Pas de médias indépendants assez puissants pour creuser. Juste une élite qui continue de croire au « miracle pétrolier », comme si la malédiction des ressources naturelles n’existait pas.
Et puis, il y a l’orgueil. Reconnaître que le pétrole est en train de tuer l’économie, c’est admettre que 60 ans de dépendance ont été une erreur. Personne ne veut l’avouer. Pas même les économistes locaux, qui préfèrent parler de « transition juste » plutôt que d’effondrement.
Ce qui pourrait encore sauver le Cameroun
Il reste une fenêtre. Pas large, mais elle existe. Le Cameroun a du gaz. Pas assez pour exporter, mais assez pour alimenter le pays et commencer à se détacher du pétrole. Sauf que les permis d’exploration gazière traînent depuis 2015. Pourquoi ? Parce que les mêmes lobbies qui contrôlent le pétrole ne veulent pas lâcher leur pouvoir. Parce que les contrats gaziers seraient moins juteux pour les intermédiaires.
Il y a aussi le solaire. Le Cameroun a un ensoleillement parmi les meilleurs d’Afrique. Des projets comme celui de la centrale de Lolodorf, financée par la Banque mondiale, pourraient être accélérés. Sauf que les retards administratifs sont légendaires. Un dossier pour installer des panneaux solaires dans un lycée peut mettre trois ans à aboutir.
Et puis, il y a l’agriculture. Le Cameroun pourrait nourrir une partie de l’Afrique centrale. Sauf que les terres fertiles sont souvent contrôlées par des élites liées au pétrole. Pas question de les redistribuer.
La dernière chance avant le black-out
En 2026, le Cameroun a encore le temps. Pas beaucoup, mais assez pour éviter le pire. Il faudrait :
- Arrêter de mentir sur les réserves. Publier des chiffres transparents, comme le fait le Nigeria.
- Lancer un vrai plan gazier. Avec des échéances claires, pas des promesses en l’air.
- Débloquer les investissements dans les énergies renouvelables. Même si ça signifie limoger une partie des cadres corrompus de la SNH.
- Arrêter de jouer les appâts pour les investisseurs étrangers. Le Cameroun n’est pas un eldorado. Il faut être honnête sur les risques.
Mais pour ça, il faudrait un gouvernement qui ne pense pas seulement aux prochaines élections. Un qui accepte de perdre des rentes aujourd’hui pour ne pas s’effondrer demain.
Sauf que, pour l’instant, personne ne semble prêt à sauter le pas.
Le Cameroun a encore du pétrole. Mais pas pour toujours. Et quand il n’en restera plus, ce ne sera pas seulement une crise économique qui frappera. Ce sera une implosion.