L’État a sauvé Bluebus… puis l’a abandonné en route
Ergué-Gabéric, 15 juin. Dans l’usine Bolloré où s’assemblent les Bluebus, les machines tournent encore. Mais pour combien de temps ? Le groupe vient d’annoncer la fin de la production de ses bus électriques d’ici fin 2024. 115 emplois menacés chez Bluebus et Blue Solutions, deux filiales spécialisées dans les transports propres. Un coup dur pour une région où l’emploi industriel se fait rare. Et surtout, un signal clair : quand les subventions se tarissent, même les pépites vertes finissent à la casse.
Pourtant, en 2020, l’État avait mis 20 millions d’euros sur la table pour sauver Bluebus. À l’époque, tout le monde parlait d’un « modèle français d’excellence industrielle ». Trois ans plus tard, le modèle s’effondre. Pas à cause d’un manque de demande, les collectivités locales se bousculent pour des bus propres, mais parce que Bolloré a préféré miser sur d’autres marchés. Les bus électriques ? Trop chers à produire. Trop peu rentables face à la concurrence chinoise, qui inonde l’Europe avec des véhicules à prix cassés.
Et l’État dans tout ça ? Silence radio. Personne ne bronche. Comme si 115 licenciements dans le Finistère, c’était un détail. Comme si la transition écologique pouvait se faire sans protectionnisme.
Le piège des subventions : on vous donne, on vous prend
Le problème, c’est que Bluebus a été construit sur du sable. Pas sur des fondamentaux industriels solides, mais sur des aides publiques. En 2018, la région Bretagne et l’État avaient injecté des millions pour moderniser l’usine. Résultat ? Bolloré a pu lancer sa gamme de bus 100 % électriques, présentés comme l’avenir des transports en commun. Sauf que l’avenir, en réalité, c’était une bulle.
Les chiffres parlent : selon une étude de l’Ademe (2023), la France compte seulement 3 % de parts de marché dans les bus électriques en Europe. Le reste ? Importé de Chine. Et Bolloré, malgré ses efforts, n’a jamais réussi à concurrencer les géants asiatiques sur les coûts. Alors on ferme. On licencie. Et on passe à autre chose.
Ce qui est ironique, c’est que Bolloré continue de parier sur l’électrique… ailleurs. Au Sénégal, en Inde, en Afrique du Sud, où les bus Bluebus sont toujours produits. Mais en France ? Trop cher. Trop risqué. Alors on laisse tomber.
Et si la filière électrique française était un leurre ?
Le cas Bluebus pose une question simple : la France sait-elle vraiment produire des véhicules propres sans dépendre des subventions ?
Prenez Renault. Le constructeur français mise sur des modèles électriques haut de gamme, mais ses usines tournent à perte. Prenez Alstom, qui a dû vendre ses activités trains pour survivre. La liste est longue. Et pourtant, personne ne semble tirer les leçons.
Le vrai problème, c’est que l’État joue les pompiers pyromanes : il allume des feux verts en injectant des milliards dans l’électrique, puis il laisse les entreprises se débrouiller quand les marchés deviennent hostiles. Résultat ? Des usines qui ferment, des emplois qui partent, et une illusion de souveraineté industrielle.
En 2023, la Commission européenne a lancé un plan pour doubler la production de batteries en Europe d’ici 2030. Très bien. Mais sans protection contre la concurrence déloyale, sans investissements massifs dans la R&D, sans vraie stratégie industrielle, à quoi bon ?
Bluebus, c’est l’arbre qui cache la forêt : l’Europe veut être verte, mais elle refuse de payer le prix.
Ce que personne ne dit sur les bus chinois
Parlons peu, parlons cash : les bus électriques chinois sont meilleurs, moins chers, et plus fiables.
Pourquoi ? Parce que la Chine a misé sur une stratégie industrielle massive. Des usines géantes, des subventions à gogo, et une main-d’œuvre à bas coût. Résultat : un bus chinois coûte 30 % moins cher qu’un bus européen, avec des performances supérieures.
En France, on préfère faire semblant. On vante nos « champions nationaux », on célèbre les quelques usines qui résistent… mais on ferme les yeux sur le fait que le marché est déjà perdu.
Exemple : la ville de Nantes a commandé 50 bus électriques… à un fabricant chinois. Pourquoi ? Parce que Bolloré ne pouvait pas proposer un prix compétitif. Pourtant, personne ne s’en émeut. Personne ne parle de « souveraineté industrielle trahie ». Personne ne se demande pourquoi, en 2024, la France ne maîtrise plus sa propre production de transports propres.
115 emplois, et après ?
Revenons à Ergué-Gabéric. 115 personnes vont perdre leur job. Des ouvriers, des techniciens, des ingénieurs. Des familles. Et l’État ? Il va peut-être proposer des formations. Des aides. Des mots gentils.
Mais personne ne leur dira la vérité : vous avez été sacrifiés parce que l’Europe ne veut pas payer le prix de sa transition écologique.
Bolloré a fait son choix. L’État aussi. Et les travailleurs du Finistère ? Ils trinquent.
Ce qui est sûr, c’est que ce ne sera pas la dernière usine à fermer.
La leçon que personne ne veut entendre
Bluebus, c’est le symptôme d’un problème plus large : la France croit encore au « made in France » par habitude, pas par conviction.
On veut des voitures électriques ? On les importe de Chine. On veut des éoliennes ? On dépend des Allemands. On veut des bus propres ? On ferme les usines locales parce que c’est trop cher.
La transition écologique, ça ne se décrète pas. Ça se construit. Et pour construire, il faut des usines, des emplois, des investissements massifs. Pas des subventions ponctuelles suivies d’un abandon en règle.
Alors oui, Bolloré a le droit de fermer Bluebus. Mais l’État a le devoir de regarder la réalité en face : soit on protège nos industries, soit on arrête de faire semblant.
115 emplois aujourd’hui. Combien demain ?