Pourquoi BioNTech enterre son empire Covid si vite ?
Pas par altruisme. Les données parlent : le marché des vaccins anti-Covid s’effondre. Selon une étude de la société d’analyse IQVIA publiée en mars 2024, les ventes mondiales de vaccins contre le SARS-CoV-2 ont chuté de 40 % en un an. Les pays réduisent les commandes, les rappels saisonniers ne décollent plus, et les variants moins virulents ont tué l’urgence. Résultat : BioNTech, qui avait misé gros sur Pfizer pour dominer ce marché, se retrouve avec des stocks invendables et une rentabilité en PLS. Leur dernier rapport financier (2023) montre une baisse de 12 % du chiffre d’affaires lié au Covid, malgré des prix maintenus à des niveaux stratosphériques.
Alors oui, ils ferment des sites. Mais ce n’est pas une simple restructuration. C’est un aveu : le Covid ne sera plus leur vache à lait. Et ça, les marchés l’ont compris avant eux. Leur action a déjà perdu 30 % de sa valeur depuis janvier 2023, alors que l’oncologie, elle, représente désormais 70 % de leurs investissements en R&D.
Sauf que voilà : l’oncologie, c’est un autre monde. Un monde où un seul échec sur trois en phase 3 coûte des centaines de millions, où les régulateurs sont encore plus pointilleux qu’avec le Covid, et où la concurrence est féroce. Moderna, Merck, AstraZeneca… Tout le monde court après les mêmes cibles. BioNTech mise sur les ARN messagers personnalisés, une technologie qu’ils maîtrisent. Mais est-ce suffisant ? Personne ne sait encore si leur approche sera plus efficace que les thérapies géniques de CRISPR ou les anticorps monoclonaux déjà sur le marché.
Le vrai problème ? Ils n’ont pas d’alternative.
Ces 1860 emplois, c’est l’arbre qui cache la forêt
Les médias s’attardent sur les licenciements. Normal : c’est concret, ça fait mal, ça choque. Mais ce qui est intéressant, c’est ce qu’on ne voit pas. Ces 1860 personnes, ce ne sont pas que des « coûts à réduire ». Ce sont des ingénieurs vaccinologues, des experts en production à grande échelle, des logisticiens spécialisés dans les chaînes du froid ultra-précises. Tout ce savoir-faire, BioNTech va devoir le reconstruire… ou le perdre.
Pire : ils licencient au moment où l’oncologie a besoin de ces compétences. Développer un vaccin contre le cancer, ce n’est pas la même chose que contre le Covid. Il faut des essais cliniques bien plus longs, des profils de patients ultra-spécifiques, et une tolérance aux échecs… quasi nulle. Or, ces 1860 personnes-là, beaucoup travaillaient sur des projets hybrides : vaccins contre des cancers viraux (comme le HPV ou l’hépatite B), ou des thérapies combinées. Les virer, c’est aussi virer une partie de leur expertise.
Et puis, il y a le symbole. BioNTech, c’était l’entreprise qui avait sauvé le monde en 11 mois. Maintenant, ils ferment des usines en Allemagne, pays où ils avaient promis de « rester ancrés » après leur succès. Les syndicats locaux parlent déjà de « trahison ». Les employés concernés ? Beaucoup ont des contrats à durée indéterminée. Les indemnités ? Entre 3 et 6 mois de salaire, selon les postes. Rien qui ne compense une carrière brisée.
Mais le plus ironique, c’est que ces licenciements pourraient bien se révéler contre-productifs. Dans l’industrie pharma, les talents partent rarement sans emporter leur savoir. Et quand ils partent, ils vont souvent chez les concurrents. Or, Moderna et CureVac recrutent à tour de bras sur les mêmes profils. BioNTech vient de leur offrir un vivier de candidats qualifiés, prêts à l’emploi.
L’oncologie, ce pari fou où tout peut s’effondrer
Leur stratégie ? Miser sur l’ARNm personnalisé pour les cancers. L’idée : utiliser la même technologie que leur vaccin Covid, mais cette fois pour cibler des tumeurs spécifiques. En théorie, c’est génial. En pratique ? Les essais cliniques avancent à vitesse d’escargot. Leur premier candidat, un vaccin contre le cancer du poumon (BNT111), est toujours en phase 2. Résultat : aucun revenu généré, aucun produit commercialisable à court terme.
Pourtant, ils continuent de brûler des millions. En 2023, BioNTech a investi 1,2 milliard d’euros en R&D, soit 30 % de plus qu’en 2022. Où va cet argent ? Principalement dans deux axes :
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Les néoadjuvants : des traitements avant la chirurgie pour réduire les tumeurs. Leur produit phare, BNT122, est en phase 3 pour le mélanome. S’il marche, ce sera leur premier vrai succès en oncologie. S’il échoue… ils auront perdu des années et des centaines de millions.
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Les thérapies combinées : associer ARN messager et immunothérapies. Là, ils jouent dans la cour des géants. Merck et Bristol Myers Squibb dominent le marché des inhibiteurs de checkpoint (comme le Keytruda). Battre ces mastodontes ? Ça n’a jamais été fait par un petit joueur.
Le pire ? Ils n’ont pas de plan B. Leur partenariat avec Pfizer sur le Covid leur rapportait des milliards par an. Aujourd’hui, ce partenariat est en train de se transformer en coopération timide sur l’oncologie… mais sans les mêmes volumes. Et sans les mêmes garanties.
Ce que les actionnaires ne disent pas
Les investisseurs ? Ils applaudissent des deux mains. « Recentrage stratégique », « focus sur l’innovation », « création de valeur à long terme ». Bref, le discours classique quand une entreprise veut faire croire qu’elle maîtrise sa crise.
Sauf que les faits sont têtus. Leur valorisation boursière a été divisée par deux depuis 2021. Les analystes de Goldman Sachs, pourtant optimistes, ont revu leurs prévisions à la baisse en avril 2024 : « BioNTech ne générera pas de revenus significatifs en oncologie avant 2027 ». Soit dans trois ans. Trois ans, c’est une éternité en biotech.
Et puis, il y a le risque réglementaire. Les vaccins Covid ont bénéficié d’une autorisation d’urgence sans précédent. Pour l’oncologie, les barres sont bien plus hautes. La FDA et l’EMA exigent des preuves d’efficacité bien plus solides, avec des essais cliniques bien plus longs. Un seul rejet, et c’est des années de retard.
BioNTech mise tout sur deux ou trois produits phares. Si l’un d’eux échoue, leur modèle économique s’effondre. Et personne ne parie sur leur capacité à en développer d’autres rapidement.
La vraie question : et si l’oncologie était un piège ?
Voilà le scénario que personne n’ose évoquer. Et si leur recentrage sur l’oncologie était une impasse ?
Le marché des vaccins contre le cancer est beaucoup plus petit que celui du Covid. Même en cas de succès, leurs revenus ne couvriront pas leurs coûts. Les géants comme Merck ou Novartis dépensent des dizaines de milliards par an en R&D. BioNTech, avec un budget bien plus modeste, joue dans la cour des petits.
Et puis, il y a la concurrence des thérapies géniques. CRISPR, les CAR-T cells… Ces technologies, bien que coûteuses, ont déjà fait leurs preuves. Les remplacer par de l’ARN messager ? Ce n’est pas gagné.
Leur seule vraie force ? Leur réputation. Après le Covid, ils sont perçus comme des innovateurs. Mais une réputation ne paie pas les salaires. Et quand les résultats tardent à venir, les actionnaires se lassent.
Alors oui, BioNTech ferme des sites. Oui, ils licencient. Mais derrière cette restructuration, il y a une question simple : et s’ils avaient misé sur le mauvais cheval ?
Le Covid était un feu de paille. L’oncologie pourrait bien être leur tombeau.