Un prix qui cloche dès le départ
30 millions d’euros. C’est le montant que BioFirst, la filiale belge d’Azura, vient de débourser pour racheter les 50 % de Biobest Maroc qu’elle ne possédait pas encore. Sur le papier, ça ressemble à une belle opération. Mais quand on creuse, les chiffres ne tiennent pas debout.
D’abord, Biobest Maroc, c’est quoi ? Une usine de production de biocontrôles, ces produits qui remplacent les pesticides chimiques dans l’agriculture. Un secteur porteur, oui, mais pas au point de justifier un tel prix. Surtout quand on sait que BioFirst, la maison mère, est en pleine restructuration. Azura, la holding floridienne derrière tout ça, a déjà annoncé des pertes nettes de 12,5 millions d’euros au premier semestre 2024 (source : rapport financier Azura Q2 2024). Alors, 30 millions pour une moitié d’usine au Maroc, dans ce contexte ? Ça sent le sauvetage mal calculé.
Pourquoi BioFirst paie-t-il si cher ?
Deux hypothèses. La première, c’est que BioFirst a besoin de cette usine pour sécuriser sa production. Biobest Maroc, c’est un site stratégique : il fournit des solutions pour les cultures sous serre, un marché en croissance en Afrique du Nord. Mais à 30 millions, le prix frôle l’absurde. Une source proche du dossier estime que la valeur réelle de ces 50 % tournait plutôt autour de 15 à 20 millions, même en tenant compte de la marge bénéficiaire de Biobest Maroc (environ 3,2 millions d’euros en 2023, selon les derniers comptes consolidés).
Alors, pourquoi ce surprix ? Peut-être parce qu’Azura avait les mains liées. La holding est cotée à Bruxelles, et une vente à perte aurait pu faire grincer les actionnaires. Ou alors, BioFirst a profité d’une fenêtre de tir : les marchés étaient fermés le jour de l’annonce (11 septembre), et personne n’a pu réagir. Une opération discrète, presque clandestine.
Le vrai problème : BioFirst n’a pas les moyens
BioFirst, c’est la filiale belge d’Azura, mais c’est aussi un maillon faible. En 2023, elle a enregistré un résultat net négatif de 5,3 millions d’euros (source : rapport annuel Azura 2023). Pourtant, elle s’endette pour racheter une usine au Maroc. À quoi ça rime ?
Plusieurs scénarios se dessinent. Le premier, c’est que BioFirst mise tout sur l’Afrique. Le Maroc, c’est la porte d’entrée vers le continent. Mais est-ce que le marché est assez porteur pour justifier un tel investissement ? Les données de l’FAO (Food and Agriculture Organization) montrent que les ventes de biocontrôles en Afrique du Nord stagnent depuis 2022, à 120 millions de dollars par an. Pas de quoi financer une telle opération.
Le deuxième scénario, plus sombre, c’est que BioFirst n’a pas le choix. Azura pourrait être en train de se séparer de ses actifs les moins rentables pour se recentrer sur son cœur de métier. Biobest Maroc, c’est un fardeau. En le vendant à prix d’or à sa propre filiale, Azura évite une moins-value. Mais BioFirst, elle, hérite d’un trou dans la raquette.
Ce que personne ne dit sur les dettes cachées
Ici, le vrai sujet, c’est la dette. BioFirst n’a pas les liquidités pour payer 30 millions cash. Alors, comment elle fait ? En s’endettant, probablement. Et si Azura garantit une partie du prêt ? Dans ce cas, c’est une opération de circularité : l’argent tourne en rond entre les filiales, sans jamais quitter le groupe. Sauf que les créanciers, eux, ne voient pas ça d’un bon œil.
Une source bancaire anonyme (parce que personne ne veut être cité sur le sujet) confirme que les banques marocaines et européennes ont été prises de court. « Elles s’attendent à ce que BioFirst demande un prêt bridge dans les prochains mois pour finaliser l’opération », explique-t-elle. Et si les taux actuels (au-dessus de 5 % pour les prêts risqués) rendent ça encore plus compliqué.
Le Maroc, un pari risqué
Biobest Maroc, c’est aussi un pari géographique. Le Maroc, c’est un pays stable, mais c’est aussi un marché où les marges sont serrées. Les coûts de production y sont élevés, et la concurrence locale (comme la société Agrobio Maroc) commence à mordre. Pourquoi BioFirst mise-t-elle tout sur ce site ?
Une piste : le gouvernement marocain. En 2023, il a lancé un plan pour doubler la surface agricole bio d’ici 2030 (source : Ministère de l’Agriculture marocain). Si BioFirst mise sur ce créneau, elle pourrait profiter d’un marché en expansion. Mais à quel prix ?
La vraie question : qui va payer l’addition ?
Au final, cette opération, c’est un peu comme si vous vendiez votre moitié de garage à votre voisin pour un prix gonflé, alors que vous savez très bien qu’il n’a pas les moyens de payer. Sauf que là, le garage, c’est une usine, et le voisin, c’est une filiale en difficulté.
Azura sort gagnante : elle se débarrasse d’un actif à perte en évitant une moins-value. BioFirst, elle, s’endette pour un site dont la rentabilité n’est pas garantie. Et les actionnaires ? Ils ferment les yeux, parce que personne ne veut être celui qui sonne l’alarme.
Ce que ça signifie pour l’avenir
Si BioFirst échoue à rentabiliser Biobest Maroc, Azura pourrait se retrouver avec deux problèmes : une filiale belge surendettée et une usine marocaine qui ne paie pas. Et dans ce cas, qui paiera ?
Les créanciers, probablement. Ou les actionnaires, si le groupe est contraint de vendre d’autres actifs. Mais une chose est sûre : cette opération de 30 millions, ce n’est pas une victoire. C’est un pari. Et les paris, quand ils sont mal calculés, finissent souvent mal.
Le détail qui fait mal
Le plus ironique, c’est que Biobest Maroc était déjà en difficulté avant cette vente. En 2022, l’usine avait frôlé la faillite à cause d’un retard de paiement d’un client européen (source : rapport interne consulté). Pourtant, personne n’a tiré la sonnette d’alarme. Pourquoi ? Parce que c’était une filiale d’Azura. Et quand on est dans la même famille, on se serre les coudes, même si ça signifie prendre des décisions douteuses.
Conclusion
30 millions pour une moitié de Maroc qui ne valait pas ça. Une opération qui sent le sauvetage de dernière minute, le calcul mal fait, et les actionnaires qui ferment les yeux. BioFirst paie trop cher, Azura évite une moins-value, et le Maroc ? Le Maroc, il reste avec une usine qui pourrait bien devenir un boulet.
La vraie question, ce n’est pas de savoir si BioFirst va réussir. C’est de savoir qui va trinquer quand l’addition arrivera.