Le chiffre est là, brut : 3,2 milliards de dirhams. C’est le résultat net part du groupe (RNPG) que le BCP vient d’afficher pour le premier semestre 2026, en progression de 10,4 % par rapport à la même période l’an dernier. À Casablanca, on l’annonce comme une performance. À la Bourse de Casablanca, on l’accueille sans sourciller. Mais dans les couloirs des salles de marché, on murmure autre chose : ce bénéfice cache une normalisation brutale, et personne ne sait encore si elle est durable.
Le produit net bancaire s’effondre, et on fait comme si de rien n’était
Le RNPG explose. Très bien. Mais le produit net bancaire (PNB), lui, recule de 3,2 %. Un détail ? Pas vraiment. Le PNB, c’est le cœur battant d’une banque. Quand il baisse, c’est que quelque chose cloche. Soit les marges se réduisent. Soit les coûts explosent. Soit les deux.
Le BCP explique ce recul par « la normalisation des activités de marché ». Traduction : les taux ont chuté, les spreads se sont resserrés, et les traders ont moins à gagner. Problème : cette normalisation, elle était prévisible. Elle était même attendue. Alors pourquoi le résultat net, lui, explose-t-il ? Parce que le groupe a compressé ses coûts comme un étau. Moins de personnel ? Moins de risques pris ? Peut-être. Mais à quel prix ?
Prenez les provisions pour risques de crédit. Elles ont baissé. Pourquoi ? Parce que les défauts de paiement reculent ? Pas forcément. Parce que la banque mise sur une croissance économique qui, pour l’instant, résiste difficilement à l’inflation résiduelle (3,5 % en glissement annuel selon Bank Al-Maghrib au premier trimestre 2026). Ou parce qu’on sous-estime les risques ?
Le vrai jeu : quand les marchés ferment les yeux
Voilà le point qui fâche. Le BCP publie ses chiffres, les analystes hochent la tête, et les cours montent. Mais personne ne parle des risques structurels.
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L’exposition aux taux. Les banques marocaines, dont le BCP, ont massivement prêté à taux variable ces dernières années. Si les taux baissent, les remboursements aussi. Mais si les taux remontent ? Personne ne veut y penser. Pourtant, la Fed américaine a déjà laissé entendre qu’un ralentissement des baisses était possible en 2026. Au Maroc, les taux directeurs de Bank Al-Maghrib pourraient suivre. Résultat : des portefeuilles de crédits qui deviennent suddenly très sensibles.
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La dépendance aux marchés financiers. Le PNB du BCP souffre. Pourquoi ? Parce que les activités de marché (trading, gestion d’actifs) rapportent moins. Or, ces activités sont souvent les plus rentables. Si elles se contractent, c’est que les opportunités se raréfient. Ou que la banque prend moins de risques. Les deux scénarios sont mauvais : soit on perd en performance, soit on se met en danger.
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La concurrence des fintechs. Le BCP mise sur son réseau physique et sa clientèle historique. Mais les néobanques et les fintechs grignotent des parts de marché. Pas encore massivement, mais assez pour que les banques traditionnelles commencent à stresser. Leur réponse ? Réduire les coûts. Le problème ? Quand on serre trop les coûts, on serre aussi les services. Et les clients finissent par partir.
Le piège des chiffres lissés
Le BCP a un atout : son modèle diversifié. Banques de détail, assurance (via l’Allianz), gestion d’actifs… Mais cette diversification est-elle une force ou un leurre ?
Prenez l’assurance. Les résultats sont solides, oui. Mais les sinistres liés aux catastrophes naturelles (séismes, inondations) pourraient exploser avec le changement climatique. Le Maroc est mal préparé. Et si un gros sinistre arrive ? Les réserves du BCP suffiront-elles ?
Prenez les investissements en infrastructures. Le groupe mise sur des projets comme le TGV ou les énergies renouvelables. Mais ces investissements sont longs à rentabiliser. Et si l’économie marque le pas ?
Bref, le BCP a l’air solide. Mais ses chiffres sont comme un iceberg : on ne voit que la partie émergée.
Ce que les régulateurs ne disent pas
Bank Al-Maghrib surveille. L’ACAPS (l’autorité de contrôle des assurances) aussi. Mais les régulateurs marocains ont une tendance : ils interviennent après la crise, pas avant.
En 2018, les banques marocaines avaient accumulé des risques sur les crédits immobiliers. Résultat ? Une bulle qui a failli éclater. Aujourd’hui, le risque principal vient des taux et des marchés. Pourtant, les régulateurs se taisent.
Pourquoi ? Parce que la stabilité politique prime sur la transparence financière. Parce que personne ne veut d’un krach bancaire avant les élections de 2026. Parce que les actionnaires du BCP (dont l’État marocain) préfèrent lisser les chiffres plutôt que d’alerter.
La vraie question : et après ?
Le BCP a deux options.
- Continuer à serrer les coûts, en espérant que la croissance tiendra. Mais à quel moment les clients commenceront-ils à fuir ?
- Prendre plus de risques, en misant sur des activités plus rentables (comme le private banking ou l’investissement à l’international). Mais dans un contexte de taux bas et de concurrence accrue, c’est un pari dangereux.
Le vrai problème, c’est que personne ne sait laquelle de ces options est la bonne.
Le Maroc a besoin de ses banques. Ses banques ont besoin de leurs marchés.
Pour l’instant, tout le monde fait semblant d’y croire. Mais les chiffres du BCP sont un avertissement.
Pas une catastrophe. Pas encore. Mais un signal.
Et les signaux, quand on les ignore trop longtemps, finissent par devenir des alarmes.