3 % de taux, 5 % de différence avec l'Europe

La BCEAO reste immobile à 3 % et 5 % tandis que la BCE relève ses taux. Derrière cette divergence, des stratégies monétaires qui ne jouent pas dans la même cour. Voici pourquoi ça compte pour vos économies et vos entreprises.

Publié le 11 septembre 2026 à 16:00
3 % de taux, 5 % de différence avec l'Europe

Le 24 juillet dernier, la BCE a encore serré la vis : +25 points de base pour ses taux directeurs. En Europe, on assume l’inflation, même si ça fait mal. Pas en Afrique de l’Ouest. Là-bas, la BCEAO maintient ses taux à 3 % pour les prêts et 5 % pour les dépôts. Même rythme, même discours depuis des mois. Pourtant, l’inflation y est aussi une réalité. Alors pourquoi cette différence ? Et surtout, qu’est-ce que ça change pour ceux qui vivent avec ces monnaies au quotidien ?

La BCEAO joue la prudence, la BCE assume le risque

La BCEAO, c’est le rempart du franc CFA. Officiellement, elle justifie sa stabilité par la nécessité de protéger les économies fragiles de la zone UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine). En théorie, ça se tient : éviter les chocs, stabiliser les prix, attirer les investisseurs. En pratique, ça signifie ignorer ce qui se passe ailleurs. Pendant ce temps, l’euro se renforce, les matières premières flambent, et les coûts d’importation explosent. Résultat : l’inflation en Côte d’Ivoire a frôlé 10 % en 2023 (source : Banque mondiale). Au Sénégal, elle dépasse les 9 % cette année. Pourtant, les taux restent bas. Comme si la BCEAO croyait encore que l’inflation, ça n’existe pas quand on dit qu’elle n’existe pas.

La BCE, elle, n’a pas ce luxe. Elle doit composer avec une zone monétaire où les déséquilibres sont visibles, où les ménages serrent les boulons, où les entreprises grognent. Son président, Christine Lagarde, l’a rappelé sans détour : « Nous devons agir pour éviter une spirale inflationniste. » Traduction : on ne peut plus faire semblant. La BCE relève ses taux, même si ça freine l’économie. Même si ça fait mal aux PME européennes. Même si ça pourrait déclencher des crises sociales.

Ce que ça signifie pour vos économies

Pour les entreprises de la zone UEMOA, c’est un double jeu. D’un côté, des taux bas pour emprunter, mais de l’autre, des coûts d’importation qui grimpent parce que l’euro s’apprécie. Prenez le cas du Sénégal, où le secteur agricole dépend à 70 % des intrants importés (engrais, carburant). Avec une monnaie qui ne bouge pas et une inflation qui galope, les marges se réduisent comme peau de chagrin. Les agriculteurs sénégalais paient plus cher leurs inputs, mais touchent à peine plus pour leurs récoltes. La BCEAO, elle, regarde ailleurs.

Côté particuliers, c’est encore pire. Les salaires n’augmentent pas au même rythme que les prix. Au Bénin, où l’inflation a atteint 8,7 % en 2023, un fonctionnaire sur trois vit avec moins de 50 000 FCFA par mois (soit 75 euros). Avec des taux à 3 %, les banques n’ont aucune incitation à prêter. Résultat : les crédits à la consommation stagnent. Les ménages s’endettent auprès des prêteurs informels, à des taux usuriers (parfois 20 % par mois). La BCEAO préfère ça à une hausse des taux officiels.

Pourquoi la BCEAO refuse de bouger ?

Plusieurs raisons. D’abord, la peur du chaos. Une hausse des taux pourrait déclencher des remboursements massifs de dettes en franc CFA, déjà fragilisées par la crise covid. Ensuite, il y a la dépendance aux devises fortes. Les recettes des États de la zone (cacao, pétrole, aide internationale) sont souvent libellées en euros ou en dollars. Si le franc CFA se déprécie trop, c’est la crise de la dette qui guette. Enfin, et surtout, il y a la France. Officiellement, la BCEAO agit « en toute indépendance ». Officieusement, Paris a toujours un mot à dire. La France, qui détient encore 20 % des réserves de change de la BCEAO, n’a aucun intérêt à voir le franc CFA se déprécier brutalement. Ça remettrait en cause la stabilité des anciennes colonies, et donc la zone d’influence française.

Ce que ça révèle sur le vrai pouvoir monétaire

La BCEAO joue les statuettes. Elle maintient l’illusion d’une monnaie forte, mais au prix d’une réalité économique de plus en plus dure. Pendant ce temps, la BCE assume ses choix, même si ça lui vaut des critiques. La différence ? La BCE répond à ses citoyens. La BCEAO répond à ses actionnaires, dont certains siègent à Paris.

L’écart qui va se creuser

À moyen terme, deux scénarios se dessinent. Soit la BCEAO finit par céder et relève ses taux, au risque de provoquer des tensions sociales. Soit elle continue à temporiser, et le franc CFA finit par se déprécier brutalement, comme le franc CFA de l’Afrique de l’Ouest en 1994 (dévaluation de 50 %). Dans les deux cas, ce sont les populations qui trinquent.

La vraie question n’est pas « Pourquoi la BCEAO ne bouge pas ? » mais « Jusqu’à quand ? »

Parce qu’un jour, les marchés ne feront plus semblant. Et quand ça arrivera, ce ne seront pas les taux directeurs qui seront en cause. Ce sera l’aveuglement qui aura tout emporté.

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R Galaxie Rédaction

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