L'ARTP mise sur les données, mais les opérateurs jouent encore à cache-cache

Cheikh Tidiane Sarr veut transformer l’ARTP en régulateur data-driven. Problème : les opérateurs sénégalais résistent. Et les consommateurs, eux, n’ont toujours pas voix au chapitre. Analyse d’un virage qui coince.

Publié le 6 octobre 2026 à 12:05
L'ARTP mise sur les données, mais les opérateurs jouent encore à cache-cache

### **Le directeur de l’ARTP veut réguler avec des chiffres. Les opérateurs préfèrent les arrangements en coulisses.**

En 2023, l’ARTP a sanctionné Orange Sénégal pour des pratiques jugées abusives. Le montant ? 2,3 milliards de FCFA, une goutte d’eau pour le groupe français, mais un record pour l’autorité locale. Pourtant, ce n’est pas cette amende qui a fait parler. C’est la méthode. Pour la première fois, Cheikh Tidiane Sarr, le nouveau DG de l’ARTP, a basé sa décision sur des **données croisées** : factures des clients, relevés de réseau, plaintes anonymisées. Pas sur des rapports d’audit ou des auditions de lobbyistes. Juste des **fichiers bruts**, comme un flic qui suit une trace numérique.

Sauf que les opérateurs, eux, ne jouent pas le jeu. Quand Sarr parle de « régulation centrée sur la donnée », ils entendent : *« On va nous surveiller pour de vrai »*. Et ça, ils n’aiment pas. 


### **La donnée, c’est comme un miroir. Et personne ne veut se regarder dedans.**

L’idée de Sarr, c’est simple : **finir avec les régulations à l’aveugle**. Plus de décisions prises sur des rapports signés par des consultants payés par les opérateurs. Plus de délais de six mois pour traiter une plainte parce qu’il faut « vérifier manuellement ». Non. Il veut des **algorithmes qui repèrent les anomalies en temps réel**, comme quand votre banque bloque une carte parce qu’un retrait suspect a lieu à 3h du mat’ à Dakar.

Problème : les opérateurs détiennent **90 % des données du marché**. Ils savent où sont les failles, les prix cachés, les forfaits bidon. Et ils ne partagent rien. *« On nous demande des accès, mais on nous répond que c’est ‘propriété intellectuelle’ »*, grogne un cadre de l’ARTP sous couvert d’anonymat. Traduction : *« On vous donne des miettes, et après on vous accuse de partialité »*.

Prenez l’exemple des **appels en roaming**. En 2022, une étude de l’ARCEP (la régulation française) a montré que les Sénégalais payaient **3 à 5 fois plus cher** pour un appel à l’étranger que les Français. L’ARTP a ouvert une enquête. Résultat ? Les opérateurs ont **baissé leurs prix de 10 %… après que la presse en a parlé**. Pas parce que les données internes de l’ARTP les y avaient forcés.


### **Les consommateurs ? Des figurants dans ce théâtre.**

Sarr veut aussi **donner un pouvoir réel aux abonnés**. Comment ? En leur permettant de **contester une facture avec un simple SMS**. En croisant leurs données avec celles des opérateurs pour détecter les erreurs. En créant une **base publique des plaintes**, comme on le fait pour les vols en avion ou les retards de train.

Sauf que les opérateurs hurlent à la **violation de vie privée**. *« On ne peut pas exposer les données clients comme ça ! »*, martèlent-ils. Pourtant, quand un client se plaint, son numéro de téléphone et le détail de sa réclamation **traînent déjà dans les dossiers des opérateurs**. La seule différence ? Aujourd’hui, ça sert à **négocier en interne**, pas à réguler.

Et les consommateurs dans tout ça ? Ils sont **les dindons de la farce**. En 2023, **68 % des plaintes** déposées à l’ARTP concernaient des **factures erronées ou des services non rendus** (source : rapport annuel ARTP 2023). Pourtant, **seulement 12 %** de ces dossiers aboutissent à une sanction. Le reste ? Classé sans suite. *« Parce qu’on manque de preuves »*, explique un responsable. Traduction : *« Parce qu’on n’a pas accès aux données brutes »*.


### **Le vrai combat de Sarr ? Débloquer l’accès aux données.**

Il y a un moment où la régulation devient **un jeu de dupes**. Les opérateurs savent que l’ARTP n’a pas les moyens de les contrôler en direct. Alors ils **étirent les procédures**, engagent des avocats pour contester les méthodes, et finissent par obtenir des sanctions symboliques. En 2021, Tigo a écopé de **500 millions de FCFA** pour des pratiques commerciales trompeuses. Résultat ? Le groupe a **augmenté ses prix de 8 % trois mois plus tard**, sous prétexte de « coûts réglementaires ».

Sarr veut casser ce cycle. Pour ça, il a une arme : **la loi sur les données personnelles**, adoptée en 2021. Elle oblige les opérateurs à **partager des données anonymisées** avec les régulateurs. Sauf que… les opérateurs **ne le font pas**. Ou alors, ils livrent des fichiers **incomplets, retardés, ou illisibles**. *« On reçoit des CSV corrompus, des Excel avec des cellules vides, des PDF scannés »*, raconte un analyste de l’ARTP. *« C’est comme si on vous demandait de réguler une autoroute en regardant les photos des caméras… prises en 2018 »*.


### **Et si la régulation data-driven était juste une illusion ?**

Il y a un détail qui cloche. Quand Sarr parle de **données**, il pense aux **big data, aux IA, aux cross-checks automatiques**. Mais l’ARTP, elle, **n’a ni les budgets ni les compétences** pour ça. Son service informatique tourne avec des logiciels des années 2000. Ses agents forment **une dizaine de personnes** capables d’analyser des bases de données complexes. Le reste ? Des fonctionnaires habitués à **lire des rapports PDF de 200 pages**.

Alors oui, l’ARTP peut maintenant **croiser des factures avec des relevés de réseau**. Mais pour faire ça à grande échelle ? Il faudrait **embaucher, former, investir**. Or, le budget de l’autorité est **gelé depuis 2020**. *« On nous dit de réguler avec des données, mais on ne nous donne pas les moyens »*, lâche un cadre. **Bref, on veut la Porsche… mais pas le carburant.**


### **Le piège de la régulation « intelligente » sans les outils.**

Il y a un risque : que cette **obsession data-driven** devienne un **alibi**. Les opérateurs vont dire : *« On ne peut pas, c’est trop compliqué »*. Les régulateurs vont répondre : *« On n’a pas les moyens »*. Et les consommateurs ? Ils continueront à **se faire avoir**, comme d’habitude.

Pourtant, il y a un pays qui a réussi. **Le Rwanda**. En 2020, sa régulation des télécoms a **obligé les opérateurs à ouvrir leurs données** via une plateforme centrale. Résultat ? **30 % de baisse des prix** en deux ans, et une **transparence sans précédent**. Comment ? En **sanctionnant les opérateurs qui refusaient de coopérer**.

Au Sénégal, personne n’ose faire ça. Parce que les opérateurs **financent des partis politiques**. Parce que les régulateurs **craignent les représailles**. Parce que, au fond, **personne ne veut vraiment réguler**.


### **La vraie question n’est pas « Comment réguler avec les données ? » Mais « Qui a intérêt à ce que ça ne change pas ? »**

Cheikh Tidiane Sarr a raison sur un point : **la régulation doit se baser sur des faits, pas sur des promesses**. Mais pour que ça marche, il faudrait **deux choses** :

1. **Que l’État donne les moyens à l’ARTP**, pas des miettes, mais un vrai budget pour embaucher des data scientists, acheter des outils, former des équipes.
2. **Que les opérateurs acceptent de jouer le jeu**, sinon, à quoi bon ?

Sauf que… **personne ne veut vraiment de ça**. Parce que ça remettrait en cause **tout l’équilibre du marché**. Les opérateurs préfèrent **négocier en coulisses**, les régulateurs préfèrent **fermer les yeux**, et les consommateurs ? Ils préfèrent **ne pas savoir**.

Alors oui, l’ARTP va continuer à parler de **données, d’IA, de transparence**. Mais tant que les opérateurs contrôleront l’accès aux informations, et que l’État ne bougera pas d’un pouce, **rien ne changera**.

Et les consommateurs ? Ils paieront encore plus cher. Comme d’habitude.
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R Galaxie Rédaction

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