La BCEAO impose son jeu aux opérateurs de monnaie électronique
Le 30 septembre dernier, la Plateforme interopérable du Système de paiement instantané (Pi-Spi) de l’UEMOA affichait 175 structures connectées. Un chiffre qui sonne comme un échec partiel. Parce que, dès le 2 novembre 2026, toutes les transactions de monnaie électronique entre les huit pays de l’UEMOA devront transiter par cette plateforme. Et que la BCEAO, derrière ce coup de force, mise sur la gratuité pour faire passer la pilule.
Pourtant, personne ne s’en réjouit vraiment. Pas les opérateurs locaux, qui voient leur modèle menacé. Pas les utilisateurs, qui ne savent pas encore ce que cette interopérabilité va leur coûter, ou leur apporter. Et surtout, pas les régulateurs, qui ont laissé filer des années sans imposer cette règle.
Pourquoi la BCEAO joue les gros bras maintenant ?
La BCEAO a attendu 2026 pour rendre obligatoire ce qui aurait dû l’être dès 2020. Pourquoi cette précipitation soudaine ?
D’abord, parce que le marché de la monnaie électronique dans l’UEMOA explose. Selon la dernière étude de la BCEAO (2023), les transactions interbancaires ont bondi de 40 % en deux ans, portées par les fintechs et les opérateurs mobiles. Orange Money, Moov Africa, Wave, tous ces acteurs ont proliféré sans coordination réelle. Résultat : un fouillis de systèmes incompatibles, où un Sénégalais avec un compte Moov ne peut pas payer un commerçant burkinabè utilisant MTN Mobile Money.
Ensuite, parce que la BCEAO a enfin compris que l’interopérabilité n’est pas une option, mais une urgence. Les pays de l’UEMOA perdent des parts de marché face à la CEDEAO, où le système de paiement instantané (RITS) est déjà opérationnel depuis 2021. Si l’UEMOA ne se réveille pas, les flux financiers vont continuer à fuir vers Abidjan et Lagos.
Mais le vrai problème, c’est que Pi-Spi n’est pas une solution miracle. La plateforme, lancée en 2020, était censée résoudre les blocages. Sauf que les opérateurs locaux ont traîné des pieds. Pourquoi ? Parce que l’interopérabilité, ça coûte cher. Ça signifie repenser ses infrastructures, former ses agents, et surtout, partager des revenus qui, jusqu’ici, étaient captés en interne.
La gratuité, leur meilleur argument (et leur pire piège)
La BCEAO mise tout sur la carte de la gratuité. À partir de 2026, les transactions interopérables via Pi-Spi seront gratuites pour les utilisateurs. Un coup de poker pour attirer les clients des opérateurs réticents.
Sauf que la gratuité, ça se paie. Qui va financer le système ? Les opérateurs, bien sûr. Et comment ? En réduisant leurs marges sur les transactions non interopérables, ou en trouvant d’autres sources de revenus, comme les commissions cachées ou les services premium.
Le risque ? Que les utilisateurs, habitués à la gratuité, refusent de payer pour les services qui ne passent pas par Pi-Spi. Résultat : les opérateurs traditionnels pourraient se retrouver avec des comptes en baisse, tandis que les fintechs, plus agiles, captent la totalité du marché.
Et puis, il y a un détail qui fâche : la BCEAO ne précise pas comment elle compte surveiller les abus. Gratuité ne rime pas toujours avec transparence. Certains opérateurs pourraient tenter de contourner la règle en facturant des frais indirects, via des abonnements, des limites de retrait, ou des restrictions géographiques.
Ce que ça change (ou pas) pour les utilisateurs
Pour l’utilisateur lambda, l’interopérabilité, ça devrait simplifier la vie. Plus besoin de multiplier les comptes pour envoyer de l’argent au Mali, au Burkina ou au Togo. Un seul portefeuille électronique, et hop : la transaction passe.
Sauf que…
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Ça ne marchera que si tout le monde joue le jeu. Si un opérateur majeur (comme Orange ou MTN) boycotte Pi-Spi, les utilisateurs de cette marque seront pénalisés. Et comme ces géants ont des millions de clients, ils ont le pouvoir de faire capoter le système.
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La gratuité a un prix. Les opérateurs vont chercher à le récupérer ailleurs. Soit en augmentant les frais sur les retraits en espèces, soit en limitant les services pour les petits comptes. Les plus pauvres seront les premiers touchés.
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Les fraudes pourraient exploser. Plus il y a d’interconnexions, plus il y a de failles. Déjà, les systèmes de monnaie électronique en Afrique de l’Ouest sont régulièrement piratés. Avec Pi-Spi, la surface d’attaque devient continentale.
Le vrai jeu : qui contrôle l’argent dans l’UEMOA ?
Derrière la question technique se cache un enjeu politique. La BCEAO veut éviter que les géants étrangers (comme les opérateurs télécoms ou les fintechs internationales) ne deviennent les seuls maîtres à jouer.
En imposant Pi-Spi, la banque centrale tente de réaffirmer son contrôle sur les flux financiers. Mais attention : elle ne fait pas que réguler, elle redistribue le pouvoir.
- Pour les États : c’est une opportunité de mieux taxer les transactions et de lutter contre l’évasion fiscale. Mais ça suppose que les gouvernements aient les moyens de surveiller le système, ce qui n’est pas toujours le cas.
- Pour les opérateurs locaux : c’est une menace. Ceux qui résistent pourraient se faire marginaliser, tandis que les autres devront s’adapter, ou disparaître.
- Pour les utilisateurs : c’est une révolution… si ça marche. Mais le risque, c’est que la BCEAO ait sous-estimé la complexité du dossier.
Ce qui se passe quand les régulateurs jouent les retardataires
La BCEAO a mis six ans à imposer cette règle. Six ans pendant lesquels les opérateurs ont construit leurs empires sans coordination, les utilisateurs ont multiplié les comptes, et les fraudeurs ont profité des failles.
Le problème, c’est que les régulateurs africains ont souvent du mal à anticiper. Ils préfèrent agir après la bataille, quand le marché est déjà verrouillé par des acteurs puissants. Résultat : des solutions imposées de force, comme Pi-Spi, qui peinent à s’appliquer.
Pourtant, cette fois, la BCEAO a un atout : la menace d’une exclusion pure et simple. À partir de 2026, un opérateur qui ne se connecte pas à Pi-Spi pour les transactions interopérables sera hors-jeu. C’est une première dans l’histoire de la monnaie électronique en Afrique.
Mais est-ce que ça suffira ?
La dernière question : et si ça ne marchait pas ?
Imaginons un scénario : en novembre 2026, les transactions ne passent pas. Les utilisateurs se plaignent, les opérateurs contournent la règle, et la BCEAO n’a pas les moyens de faire respecter l’obligation.
Qu’est-ce qui se passe alors ?
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La BCEAO perd la face. Son autorité sera remise en question, et les États membres auront encore moins envie de lui céder du pouvoir.
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Les fintechs étrangères en profitent. Des acteurs comme M-Pesa (Vodafone) ou les néobanques africaines pourraient proposer des alternatives, en contournant Pi-Spi.
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Les utilisateurs restent coincés. Ceux qui n’ont pas de compte dans un opérateur compatible se retrouvent exclus du système.
La BCEAO joue gros. Soit elle impose son modèle et reprend le contrôle des flux financiers dans l’UEMOA. Soit elle échoue, et c’est le chaos, avec des millions de personnes en difficulté.
Pour l’instant, personne ne sait vraiment ce qui va se passer. Mais une chose est sûre : à partir de 2026, plus personne ne pourra ignorer la règle du jeu.
Et ça, c’est déjà un changement.