Le forage est fini, mais le saumon reste un pari risqué
En septembre 2023, AquaBoréal a planté ses machines dans le sol de Baie-Trinité, dans le nord du Québec. Pas pour chercher du pétrole ou de l’or, mais pour tester la faisabilité d’une ferme de saumons en eau douce. Le forage technique est maintenant terminé. Officiellement, la construction pourrait commencer en 2027. Officieusement, les riverains et les écologistes savent déjà que ce projet, comme les autres, va traîner en longueur. Et pas seulement à cause des paperasses.
Pourquoi ? Parce que le saumon d’élevage, c’est un business qui se joue des calendriers. Les coûts explosent, les marchés vacillent, et les régulateurs regardent ailleurs quand ça devient gênant. À Baie-Trinité, on a déjà vu ça avec Maine Farms, qui a fermé ses portes en 2019 après des années de pertes. AquaBoréal mise sur une technologie différente, mais le risque reste le même : élever du saumon, c’est comme parier sur le temps qu’il fera dans trois ans. Sauf que là, c’est votre portefeuille qui prend l’eau.
Les chiffres qui mentent un peu
AquaBoréal parle de 5 000 tonnes de saumons par an d’ici 2030. Un chiffre qui fait rêver les actionnaires, mais qui cache une réalité moins glamour. D’abord, il faut construire les bassins. Ensuite, il faut trouver des alevins qui survivent. Enfin, il faut vendre à un prix qui couvre les coûts, et là, c’est la loterie.
Prenez le Norvège, leader mondial de l’aquaculture. En 2022, le prix du saumon d’élevage a chuté de 30 % en un an, selon la Norwegian Seafood Council. Résultat ? Des fermes ont fermé, des investisseurs ont déchanté. Le Québec veut jouer dans la même cour, mais avec un handicap : les coûts de production ici sont 20 % plus élevés qu’en Norvège, à cause des salaires, de l’énergie et des normes environnementales plus strictes.
AquaBoréal mise sur l’eau douce pour contourner certains problèmes. Moins de parasites, moins de risques de maladies liées à l’eau de mer. Sauf que personne ne sait encore si les saumons d’eau douce auront le même goût que ceux de l’Atlantique. Et les consommateurs, eux, veulent du saumon comme avant. Pas un produit de laboratoire.
Le vrai problème : personne ne veut vraiment de cette ferme
Les promoteurs disent que Baie-Trinité a besoin de ces emplois. Les élus locaux hochent la tête. Les écologistes serrent les dents. Mais au fond, tout le monde sait que ce projet, c’est un peu comme un mariage arrangé : tout le monde fait semblant d’y croire jusqu’à ce que les premiers soucis arrivent.
Prenez les Inuits de la région. Ils dépendent des pêches traditionnelles. Une ferme de saumons à proximité, ça pourrait perturber les stocks sauvages. Le gouvernement du Québec a promis des études d’impact, mais les Inuits, eux, se souviennent de la ferme de Kuujjuaq, qui a dû suspendre ses activités en 2020 après des plaintes pour pollution. AquaBoréal jure que ça ne se reproduira pas. Mais les promesses, dans ce dossier, valent ce que valent les saumons d’élevage : pas grand-chose.
Et puis, il y a la question des marchés. Le Québec a déjà du mal à écouler sa production de crevettes et de homards. Ajouter 5 000 tonnes de saumon par an, c’est comme jeter de l’huile sur le feu. Les supermarchés sont déjà saturés de produits asiatiques à bas prix. Où va-t-il se vendre, ce saumon québécois ? À quel prix ? Et surtout, qui va le vouloir, alors que les consommateurs tournent de plus en plus vers le bio et le local ?
2027 ? On verra bien
AquaBoréal a jusqu’à présent évité les pièges majeurs. Pas de scandales sanitaires, pas de conflits ouverts avec les communautés. Juste un silence gêné de la part des régulateurs, qui semblent attendre que le projet prenne de l’ampleur pour réagir. Comme si, une fois les bassins construits, il serait trop tard pour dire non.
Pourtant, les signes sont là. En 2021, le gouvernement fédéral a rejeté le projet de ferme de saumons de Marine Harvest dans les Terres-Neuves, après des années de bataille juridique. Le motif ? Risque pour l’environnement et les pêches traditionnelles. Si Ottawa avait dit non à Marine Harvest, pourquoi accepterait-il AquaBoréal ? La réponse est simple : parce que personne ne veut être le premier à fermer la porte.
Alors, 2027 ? Peut-être. Mais entre maintenant et cette date, trois choses peuvent arriver :
- Le prix du saumon remonte, et le projet devient rentable du jour au lendemain.
- Un scandale éclate (pollution, maladie des poissons, conflit communautaire), et tout s’effondre.
- Les investisseurs se lassent, et AquaBoréal se retrouve avec des bassins vides et des dettes pleines.
Le vrai jeu, c’est l’après
Ce qui est sûr, c’est qu’AquaBoréal ne construit pas une ferme de saumons. Elle construit un symbole. Un symbole d’une industrie qui veut grandir, d’un gouvernement qui veut des emplois, d’un Nord qui veut se développer. Mais les symboles, ça coûte cher. Et les saumons, eux, ne paient pas les factures.
En 2027, si les premiers poissons sont lâchés dans les bassins de Baie-Trinité, ce ne sera pas une victoire. Ce sera juste le début d’une autre histoire. Celle où on se demande pourquoi, encore une fois, on a cru que l’aquaculture pouvait sauver tout le monde.
Et si les saumons ne survivent pas ? Personne ne sera surpris. Personne ne sera vraiment choqué. On passera à autre chose.
Comme toujours.