L’homme qui veut industrialiser l’Afrique… mais pas comme vous croyez
Le 25 mars 2024, Aliko Dangote, milliardaire nigérian et premier Africain à figurer dans le top 10 des fortunes mondiales (Forbes), a annoncé vouloir céder un tiers de sa fortune, soit environ 12 milliards de dollars, « à l’humanité ». Pas de vague, pas de flou : il parle d’un fonds dédié à l’industrialisation du continent, de la création d’emplois pour les 200 millions de jeunes Africains qui entrent sur le marché du travail chaque année (Banque mondiale, 2023), et d’une révolution des infrastructures. Le ton est donné : Dangote ne se contente pas de faire des affaires, il prétend sauver l’Afrique.
Problème : personne ne sait vraiment comment. Pas même lui, peut-être. Ses annonces ressemblent à des slogans de campagne électorale, grandioses, flous, et surtout, déconnectés des réalités locales. À Lagos, dans les usines de Dangote Cement, les ouvriers gagnent 150 dollars par mois. À Abuja, le chômage des moins de 35 ans frôle les 40 % (rapport NBS, 2023). Et pendant ce temps, le Nigeria importe encore 90 % de son riz, malgré les promesses répétées de Dangote de rendre le pays autosuffisant.
Le mythe de l’industrialisation africaine
Dangote vend son projet comme une solution miracle : plus d’usines, moins de chômage. Sauf que l’Afrique n’a pas besoin d’un nouveau Rockefeller, elle a besoin d’un État capable de contrôler les Rockefeller. En République démocratique du Congo (RDC), où Dangote a racheté des mines de cobalt pour ses batteries, les revenus locaux ne profitent presque jamais aux populations. Les contrats sont opaques, les taxes s’évaporent dans des paradis fiscaux, et les emplois créés ? Souvent temporaires, mal payés, et réservés à une élite connectée.
Prenez le cas de Dangote Refinery, la plus grande raffinerie d’Afrique, inaugurée en 2022 avec des fanfares. Résultat ? Le Nigeria exporte toujours son pétrole brut, et les prix des carburants restent parmi les plus élevés du continent. Pourquoi ? Parce que le gouvernement nigérian, corrompu et inefficace, n’a pas les moyens, ni la volonté, de réguler les prix. Dangote, lui, s’en lave les mains : « Ce n’est pas mon problème, c’est celui de l’État. » Sauf que quand l’État est un nain, même un géant comme Dangote finit par trébucher.
L’Afrique a-t-elle besoin d’un sauveur ?
Voilà le vrai débat. Dangote se présente en philanthrope, mais ses investissements suivent une logique simple : où le profit est garanti. Le ciment, le sucre, le pétrole, ces industries rapportent, et Dangote les domine. Le reste ? Les discours. « Je veux faire baisser le chômage », dit-il. Pourtant, ses usines automatisent une partie de la production, réduisant encore les emplois disponibles. À Kano, des milliers de jeunes attendent des postes dans ses nouvelles unités… qui n’ouvriront jamais, faute de rentabilité.
Et puis, il y a l’effet Dangote : quand un milliardaire décide de tout contrôler, les petits entrepreneurs étouffent. Au Bénin, les producteurs locaux de ciment ont vu leurs ventes chuter de 60 % depuis l’arrivée de Dangote Cement. « On nous a volé notre marché », résume un patron de PME locale. Mais Dangote, lui, ne voit pas les choses ainsi. Pour lui, la concurrence, c’est pour les faibles.
Le piège de la dépendance
L’Afrique a un problème : elle croit aux sauveur. Dangote en est un. Les États aussi. Quand un homme détient plus de richesses que le PIB de la Côte d’Ivoire (FMI, 2024), les gouvernements ferment les yeux. Corruption ? Détournements ? Peu importe, tant que les usines tournent. Le vrai danger, ce n’est pas Dangote lui-même, mais ce qu’il représente : l’idée qu’un seul homme peut résoudre les problèmes d’un continent.
Prenez le Free Trade Zone qu’il veut construire au Nigeria. Promesse : 20 000 emplois. Réalité : les zones franches africaines créent rarement plus de 3 000 emplois stables (étude African Development Bank, 2022). Et ceux qui en bénéficient ? Souvent des travailleurs sous-payés, sans protection, et jetables quand les coûts montent.
Dangote joue un jeu dangereux : il donne l’illusion du changement tout en maintenant le statu quo. L’Afrique a besoin d’industrie, oui. Mais pas d’une industrie à son image : extractive, inégalitaire, et dépendante des bonnes volontés d’un seul homme.
Et si Dangote était le problème, pas la solution ?
Voilà la question que personne n’ose poser. Dangote parle d’industrialisation, mais son modèle repose sur l’extraction : miner le cobalt, racheter des terres agricoles, dominer les marchés locaux. Ce n’est pas de l’industrie, c’est du néocolonialisme 2.0, où au lieu des puissances européennes, ce sont les milliardaires africains qui vident le continent de ses ressources.
Regardez ses investissements : 10 milliards de dollars dans le raffinage, 8 milliards dans le ciment, 5 milliards dans l’agroalimentaire. Rien sur l’éducation, rien sur la santé, rien sur les infrastructures basiques. Parce que ça ne rapporte pas. « L’Afrique doit se développer par elle-même », martèle-t-il. Sauf que quand on détient 80 % du marché du ciment en Afrique de l’Ouest, on a déjà décidé à quoi ressemblera ce « développement ».
Le vrai visage de la philanthropie africaine
Dangote veut donner 12 milliards de dollars. Belle intention ? Peut-être. Mais à qui ? À des ONG complaisantes ? À des gouvernements corrompus qui détourneront l’argent ? À des projets qui serviront avant tout son image ?
En 2020, il avait promis 1 milliard de dollars pour lutter contre le Covid-19 en Afrique. Résultat ? 300 millions distribués, avec des conditions : les pays devaient acheter du matériel… chez Dangote. « Aide » qui se transforme en opportunité d’affaires. La philanthropie, pour lui, c’est un outil. Pas un geste.
Et puis, qui paiera l’addition quand ses promesses échoueront ? Pas lui. Il a déjà prévu de transmettre sa fortune à ses enfants. L’Afrique, elle, devra gérer les conséquences : des jeunes toujours plus nombreux, des emplois qui ne viennent pas, et une dépendance accrue à un homme qui, au fond, ne croit qu’en une chose, lui-même.
L’Afrique n’a pas besoin d’un roi, elle a besoin d’un État
Voilà le vrai problème. Dangote incarne les excès d’un continent où l’individu prime sur le collectif. Ses usines ? Des forteresses. Ses contrats ? Des secrets. Ses promesses ? Des leurres.
L’Afrique ne manquera pas d’industriels. Elle manquera d’États forts. Tant que les gouvernements africains seront incapables de négocier avec des hommes comme Dangote, tant que les lois seront bricolées pour servir les intérêts des puissants, aucune usine, aucun milliard ne changera la donne.
Dangote veut être le sauveur de l’Afrique. Mais les sauveurs, ça finit toujours par devenir des maîtres. Et l’Afrique, elle, n’a pas fini de se battre.