Les 2 TWh promis, personne ne les voit venir
Le chiffre, c’est celui qui fait mal. 2 TWh, c’est l’équivalent de la consommation électrique annuelle de 100 000 foyers suisses. Assez pour alimenter une ville comme Lausanne en hiver, quand les barrages tournent au ralenti et que le vent ne souffle pas. Sauf que, selon les derniers rapports de l’Office fédéral de l’énergie (OFEN), seulement 30% des mesures prévues dans le compromis de 2021 ont été concrétisées. Le reste ? En stand-by, bloqué, ou simplement abandonné.
Pourquoi ? Parce que construire un barrage en Suisse aujourd’hui, c’est comme essayer de traverser un champ de mines. D’un côté, les promoteurs, Alpiq, BKW, Axpo, qui veulent moderniser leurs installations pour répondre à la demande. De l’autre, les associations écologistes, les communes riveraines et une partie de l’opinion publique qui voient d’un mauvais œil ces grands travaux dans des vallées déjà saturées de béton. Et au milieu, les politiques, qui préfèrent tergiverser plutôt que de prendre des décisions impopulaires.
Prenez le cas du barrage de Linth-Limmern, un projet phare censé injecter 150 GWh par an. Les études d’impact ont pris trois ans de plus que prévu, et les recours juridiques s’accumulent. Résultat : le chantier ne devrait pas commencer avant 2026, soit cinq ans après la date initialement prévue. À ce rythme, la Suisse aura déjà oublié ses promesses énergétiques.
Ce que Rösti ne dit pas à ses invités
La réunion du 12 mars avait un objectif clair : faire pression sur les acteurs pour accélérer les décisions. Officiellement, il s’agit de « coordonner les efforts » et de « lever les freins administratifs ». Officieusement, tout le monde sait que le vrai problème, c’est l’absence de volonté politique.
Pourtant, Rösti a des cartes à jouer. La crise énergétique en Europe a rappelé à tout le monde que l’hydraulique suisse n’est pas une option, mais une nécessité. Sans ces 2 TWh, la Suisse devra continuer à importer de l’électricité, souvent produite au gaz, ou à dépendre des centrales nucléaires, dont l’avenir reste incertain. Mais personne ne veut en parler ouvertement.
Ce que le ministre ne dit pas à ses invités, c’est que les lobbies des énergies fossiles (oui, ils existent aussi en Suisse) ont tout intérêt à ce que les barrages traînassent. Moins de production hydraulique = plus de place pour le gaz dans le mix énergétique. Et moins de pression pour accélérer la transition.
L’argument qui fait basculer les communes
Alors, comment débloquer la situation ? En jouant sur un seul levier : l’argent. Les communes et les cantons qui bloquent les projets le font souvent par peur des nuisances, bruit, trafic, impact paysager. Mais elles craignent aussi de rater le train.
Voilà ce que Rösti et ses équipes ont compris : si on leur propose des compensations financières assez juteuses, certaines communes pourraient finalement dire oui. Pas par conviction écologique, mais par calcul.
C’est ce qu’a fait le canton de Valais avec le projet d’extension du barrage de Mauvoisin. En échange de l’accord des communes riveraines, le promoteur a financé des infrastructures locales (routes, écoles, centres de loisirs) pour un montant estimé à plus de 50 millions de francs. Résultat ? Le projet a été accepté en 2022, après des années de blocages.
Problème : cette stratégie ne marche pas à tous les coups. À Goms, dans le Valais aussi, les habitants ont rejeté en votation un projet similaire, malgré des promesses de compensations. Pourquoi ? Parce que la méfiance envers les grands travaux est trop ancrée.
Le vrai ennemi, ce n’est pas l’écologie, c’est la lenteur bureaucratique
Si vous demandez à un promoteur comme Martin Graf, le CEO d’Alpiq, pourquoi les projets traînent, il vous répondra : « Les procédures sont trop longues. Une étude d’impact peut prendre cinq ans, alors qu’en France ou en Allemagne, ça se fait en deux. »
Il a raison. La Suisse est championne du monde des délais administratifs. Entre les recours, les consultations publiques et les rapports à rendre, un projet de barrage met en moyenne 10 ans à aboutir. Dix ans.
Pourtant, personne ne veut toucher à la machine. Parce que changer les règles, c’est risquer de se faire lyncher par les écologistes. Et parce que les politiques préfèrent reporter les décisions plutôt que d’assumer des choix impopulaires.
Le paradoxe ? La Suisse a besoin de ces barrages pour atteindre ses objectifs climatiques. Sans eux, elle devra soit importer plus d’électricité (souvent produite au charbon ou au gaz), soit construire davantage de centrales à gaz, ce qui est l’exact opposé de la transition verte.
Et si Rösti échouait ?
Alors, que se passera-t-il si cette réunion à huis clos ne débouche sur rien ? La Suisse continuera à dépendre des importations. Et quand le froid reviendra l’hiver prochain, les centrales à gaz tourneront à plein régime, comme en 2022 et 2023.
Worse case scenario : si les blocages persistent, le gouvernement pourrait être forcé de nationaliser certains projets, comme il l’a fait pour le nucléaire dans les années 1970. Mais ça, c’est la dernière solution.
Ce qui est sûr, c’est que le temps presse. Les réserves hydrauliques baissent, les oppositions durcissent, et les promesses de 2021 s’effritent. Rösti a une fenêtre de tir étroite. S’il rate cette réunion, ce ne sera pas la dernière. Mais ce sera la dernière chance avant que la Suisse ne se réveille avec un problème bien plus gros que des barrages en retard : un hiver sans électricité.
La vraie question, c’est de savoir si quelqu’un, enfin, osera trancher.