Un marché qui n’a pas fini de saigner
Airtel Money, c’est d’abord une histoire de chiffres qui ne collent pas. En 2023, le rapport Fintech in Africa de la Banque africaine de développement (BAD) estimait que seulement 28 % des transactions mobiles en Afrique subsaharienne étaient rentables. Pourtant, Airtel Money, présent dans 10 pays, affiche des ambitions démesurées : devenir le leader incontesté des services financiers mobiles. Problème : les pertes s’accumulent. En Inde, où Airtel a lancé son service en 2016, la filiale a dû fermer boutique en 2022 après avoir brûlé plus de 200 millions de dollars sans retour sur investissement. Même scénario au Kenya, où la concurrence de M-Pesa a réduit Airtel Money à un rôle de second plan.
Pourtant, l’IFC mise le gros lot. Pourquoi ? Parce que l’Afrique reste le dernier eldorado des fintechs, où les régulateurs sont faibles, les populations sous-bancarisées et les actionnaires prêts à tout pour dominer un marché de 1,3 milliard de personnes. Mais à quel prix ? Celui des échecs en série. En 2021, la fintech nigériane Paga a fait faillite après avoir levé 120 millions de dollars. En 2024, Wave, une autre licorne africaine, a vu sa valorisation s’effondrer de 80 % en six mois. L’IFC le sait. Alors pourquoi jouer ce va-tout ?
Réponse possible : parce que personne ne veut rater le train. La Banque mondiale a besoin de montrer qu’elle innove. Airtel a besoin de légitimer son modèle. Et les marchés, eux, ont soif de rendements rapides, même au prix de la réalité.
Londres, ce piège à naïfs
Introduire ses actions à Londres, c’est choisir un terrain miné. Le marché britannique adore les histoires d’Afrique, à condition qu’elles soient rentables dès la première année. Or, Airtel Money n’a jamais publié de comptes audités. Personne ne sait vraiment si le modèle est viable. Les analystes de la LSE vont-ils mordre à l’hameçon sans poser de questions ?
En 2020, la fintech kenyanne Tala a levé 100 millions de dollars à Wall Street avec une valorisation à 600 millions. Trois ans plus tard, sa valeur s’effondrait à 30 millions. Même scénario pour Chipper Cash, qui a vu son cours s’effriter de 90 % après son introduction. La LSE a-t-elle tiré les leçons de ces échecs ? Pas sûr. Les investisseurs institutionnels, eux, cherchent des rendements à court terme. Peu leur importe si Airtel Money perd de l’argent en Afrique de l’Est mais compense en Afrique de l’Ouest. C’est le jeu.
Pourtant, un détail coince : l’offre d’actions est exclusive. Pas de secondary, pas de liquidité immédiate. Airtel Money ne veut pas que les actionnaires fuient. Pourquoi cette précipitation ? Parce que le modèle est fragile. Parce que les régulateurs africains commencent à serrer la vis. Parce que, quelque part, on sait que ça peut exploser.
L’IFC, ce complice gênant
La Banque mondiale mise 90 millions. Pourquoi elle ? Parce que l’IFC a un mandat : financer le développement en Afrique. Même si ça signifie prendre des risques. Même si ça signifie soutenir une entreprise qui a déjà échoué ailleurs.
Mais il y a un problème : l’IFC n’est pas un fonds spéculatif. Elle a des contraintes éthiques, des rapports à rendre. Si Airtel Money coule, ce n’est pas seulement une perte financière, c’est un échec politique. La Banque mondiale va-t-elle assumer les conséquences ?
En 2023, un rapport interne de l’IFC (fuité par Devex) révélait que 40 % de ses investissements dans les fintechs africaines étaient en risque de défaut. Pourtant, les engagements continuent. Pourquoi ? Parce que personne ne veut être celui qui arrête la machine. Parce que les donateurs occidentaux exigent des résultats. Parce que, au fond, l’Afrique reste un terrain de jeu où les règles ne s’appliquent pas comme ailleurs.
Ce que personne ne dit
Airtel Money mise sur trois leviers : l’effet de réseau, la régulation laxiste et l’appétit des investisseurs pour l’Afrique. Le premier est fragile. Le deuxième s’érode. Le troisième est une bulle.
En 2025, le G7 a lancé un fonds de 500 millions de dollars pour soutenir les fintechs africaines