En 2023, un rapport de l’USDA (United States Department of Agriculture) classait le Vietnam parmi les trois premiers exportateurs mondiaux de noix de coco, derrière les Philippines et l’Indonésie. À Vinh Long, dans le delta du Mékong, les plantations couvrent des milliers d’hectares, et Asia Materials Group (AIG) y est un acteur clé depuis 25 ans. Leur discours ? Un écosystème durable, du champ à la communauté. Leur réalité ? Un système où les prix sont fixés en amont, où les petits producteurs dépendent d’AIG pour vendre, et où les régulateurs ferment les yeux. Pourquoi cette opacité ? Parce que ça arrange tout le monde, sauf ceux qui en paient le prix fort.
Le chiffre que personne ne veut commenter
En 2022, selon une étude de FAO-Vietnam, 68% des producteurs de noix de coco du delta du Mékong dépendaient d’un seul acheteur pour écouler leur récolte. À Vinh Long, ce chiffre frôle les 80%. AIG contrôle une partie de la chaîne, des sources de matières premières jusqu’aux usines de transformation. Officiellement, c’est pour garantir la qualité et la traçabilité. Officieusement, ça permet de verrouiller les prix.
Prenez l’exemple de la coopérative Binh Minh, l’une des plus grandes de la région. En 2021, leurs noix étaient vendues 15 à 20% moins cher que le cours moyen du marché asiatique. La raison ? AIG leur imposait un prix plancher, mais en échange, ils devaient livrer 90% de leur production exclusive à l’entreprise. Pas de négociation, pas de choix. Leur marge ? À peine assez pour survivre.
Et quand on demande à AIG pourquoi ils ne laissent pas les producteurs vendre librement, leur réponse est toujours la même : « La stabilité des prix évite les crises. » Sauf que la stabilité, ici, c’est un euphémisme pour contrôle.
Ce qui se passe quand les marchés ferment les yeux
Le vrai problème, c’est que personne ne régule vraiment. Les autorités vietnamiennes parlent d’« harmonisation économique », mais en pratique, elles laissent AIG faire. Pourquoi ? Parce que l’entreprise paie des impôts, crée des emplois, et finance des infrastructures locales. Un partenariat gagnant-gagnant… sauf pour les producteurs.
Prenez le cas de Nguyen Van Hung, un agriculteur de 52 ans qui cultive depuis 30 ans. *« Avant, je vendais à plusieurs acheteurs, explique-t-il. Aujourd’hui, si je ne livre pas à AIG, je perds tout. Ils ont même réduit les prix cette année en disant que « le marché était saturé ». Saturé ? Ou saturé par leurs propres stocks ?
Hung n’est pas le seul. Les petits producteurs se plaignent, mais ils n’ont pas le choix. Si ils refusent les conditions d’AIG, ils risquent de se retrouver avec des noix pourries sur les bras, sans débouché. Le piège ? Ils croient encore que c’est pour leur bien.
L’illusion du développement durable
AIG mise sur son image d’« écosystème durable ». Ils financent des écoles, des cliniques, des programmes de reboisement. Mais durable pour qui ?
En 2020, l’entreprise a lancé un projet de « noix de coco traçable », avec des labels « bio » et « équitable ». Problème : ces labels coûtent cher aux producteurs. Pour obtenir la certification, ils doivent payer des frais supplémentaires, puis revendre à perte. Résultat ? Une partie des bénéfices des « produits durables » partent en frais administratifs, pas dans les poches des paysans.
Et quand on creuse, on découvre que les usines d’AIG à Vinh Long consomment massivement l’eau du delta, une ressource déjà menacée par la sécheresse. « Ils pompent sans limite, mais personne ne leur dit rien », lâche un ingénieur local sous couvert d’anonymat. Parce que sans AIG, qui financera les écoles ?
Pourquoi les régulateurs n’ont pas réagi à temps
Le gouvernement vietnamien a les yeux fermés. Pourquoi ? Parce que le modèle AIG marche : ça crée des emplois, ça rapporte des devises, et ça évite les grèves. Mais à quel prix ?
En 2019, une étude de Transparency International Vietnam pointait du doigt « l’absence de transparence dans les contrats agricoles ». Aucune suite. En 2021, des ONG locales ont tenté de lancer une enquête sur les conditions des producteurs. Réponse des autorités : « Pas le moment politique. »
Le vrai calcul, c’est simple : AIG est trop gros pour être sanctionné, et les producteurs trop petits pour se défendre. Les régulateurs savent que si ils touchent à ce système, c’est tout le delta qui tremble. Alors ils attendent. Ils regardent. Et ils laissent faire.
Ce que personne ne dit sur l’avenir de Vinh Long
AIG continue de parler de « développement durable », mais la réalité est plus crue : ils tiennent le marché, et personne n’ose les challenger.
En 2023, l’entreprise a annoncé un nouveau projet : « Vinh Long Green », un complexe de transformation « zéro déchet ». Un beau discours. Sauf que les producteurs devront encore livrer à perte de vue, et que les usines continueront de puiser dans les nappes phréatiques asséchées.
Le vrai risque ? Que le modèle s’essouffle. Si les prix s’effondrent, si les sécheresses s’aggravent, si les communautés se lassent… qui paiera la note ? Pas AIG. Pas les régulateurs. Toujours les mêmes.
La question n’est pas « Comment AIG gère-t-elle son écosystème ? », mais « Jusqu’à quand les autres fermeront-ils les yeux ? »
Parce que derrière les noix de coco de Vinh Long, il y a une équation simple : plus le système est opaque, plus il dure. Et plus les producteurs paient.