Le jour où Charleroi a dit oui à 2,4 milliards sans sourciller
Le contrat était posé sur la table comme un défi : 2,4 milliards d’euros, 500 satellites à produire d’ici 2030, et un site industriel à transformer en quelques années. Personne n’a hésité. Pas même les élus locaux, pas même les syndicats, pas même les riverains qui se sont réveillés un matin avec une usine spatiale à 500 mètres de chez eux. À Charleroi, on a dit oui avant même d’avoir tout compris.
Pourquoi ? Parce que Benoît Deper, l’ingénieur franco-belge passé par la NASA et l’Agence spatiale européenne (ESA), a su vendre son projet comme une évidence. « On ne construit pas des satellites en Belgique ? Mais si, justement, on va le faire ici. Et en masse. » Le discours était simple : l’Europe a besoin de satellites, l’Europe manque d’usines, alors pourquoi pas Charleroi ? La ville, en pleine reconversion post-charbon, avait besoin d’un coup de projecteur. Aerospacelab lui en a offert un, avec des chiffres qui font rêver.
Sauf que personne ne parle des si. Et des si, il y en a.
Le pari fou d’un patron qui a tout misé sur la vitesse
Benoît Deper a un CV qui impressionne : ingénieur à la NASA, expert en propulsion spatiale, ancien de l’ESA. Sur le papier, c’est l’homme qu’il fallait pour lancer Aerospacelab. Dans la réalité, il a construit son empire sur un principe : aller vite, très vite. Trop vite, parfois.
En 2022, l’entreprise annonçait déjà des ambitions démesurées : devenir le « Tesla des satellites », produire 500 engins par an d’ici 2025. Résultat ? Des retards, des surcoûts, et des actionnaires qui serrent les dents. Le contrat de 2,4 milliards avec un client européen (non nommé, mais probablement un acteur public ou un consortium) arrive à point nommé. Il donne l’impression que tout est sous contrôle.
Pourtant, les spécialistes du secteur spatial grognent. « Un contrat de cette envergure, c’est du lourd. Si Aerospacelab rate un seul satellite, le client va exiger des pénalités. Et avec des marges aussi serrées, l’entreprise n’a pas les moyens de se rattraper », confie un ancien de Thales Alenia Space, qui connaît les rouages du business. Les satellites, ce n’est pas comme monter une voiture. Un bogue dans le logiciel, une soudure mal faite, et c’est l’échec. Or, Aerospacelab n’a jamais livré de satellite opérationnel à grande échelle.
Le pire ? Personne ne semble vraiment vérifier. Les marchés financiers ferment les yeux quand il s’agit de « l’industrie du futur ». Les politiques wallons, eux, voient d’abord les emplois créés. Les risques ? On les range dans un tiroir.
Charleroi, ville-marteau spatial ou ville piégée ?
La Wallonie mise gros sur ce projet. Trop gros. Le gouvernement régional a débloqué 200 millions d’euros de subventions pour moderniser le site de Gosselies, où Aerospacelab va s’installer. Les promesses sont alléchantes : 1 500 emplois directs, des centaines d’indirects, une nouvelle filière industrielle. « C’est notre chance de ne plus dépendre du charbon ou de l’acier », répète Paul Magnette, ministre-président wallon, depuis des mois.
Sauf que Charleroi n’a jamais été une ville de la high-tech. Les usines d’hier étaient lourdes, bruyantes, polluantes. Celle d’Aerospacelab, elle, exige une précision chirurgicale, des salles blanches, des ingénieurs formés aux normes spatiales. Où les trouver ? Pas à Charleroi. Il faudra les recruter ailleurs. Et ça coûte cher.
Pire : si le projet échoue, la région se retrouvera avec un site vide, des milliards engloutis, et une réputation de ville qui a cru au Père Noël. « On a déjà vu ça avec d’autres usines high-tech en Wallonie. Elles partent, elles reviennent, mais au final, c’est toujours les mêmes qui trinquent », lance un syndicaliste du secteur, qui préfère garder l’anonymat.
Le vrai problème : l’Europe a-elle besoin de 500 satellites en plus ?
Voilà la question que personne ne pose. Le marché spatial est saturé. Les géants comme Airbus, Thales, ou même les start-ups américaines (Rocket Lab, SpaceX) dominent déjà le secteur. Les commandes pleuvent, mais les prix baissent. Dans ce contexte, pourquoi un client européen signerait-il un contrat avec une jeune pousse comme Aerospacelab, alors qu’il peut faire appel à des acteurs éprouvés ?
La réponse est simple : parce que l’UE veut délocaliser une partie de sa production. Bruxelles pousse les États membres à développer leurs propres capacités spatiales, pour ne plus dépendre des États-Unis ou de la Chine. Charleroi, c’est l’exemple parfait de cette stratégie : « On subventionne, on crée des emplois, et on dit qu’on est autonomes ». Sauf que l’autonomie, dans le spatial, ça se paie cash.
Et puis, il y a la concurrence. La France, l’Allemagne, même les Pays-Bas ont leurs usines de satellites. La Belgique, avec Aerospacelab, veut jouer dans la cour des grands. Mais sans les moyens des grands.
Ce que personne ne dit sur les 2,4 milliards
Ce contrat de 2,4 milliards, tout le monde en parle comme d’une victoire. Personne ne précise que c’est une avance. Une partie de l’argent sera versée dès la signature, puis par tranches au fur et à mesure de l’avancement des travaux. Si Aerospacelab accumule les retards ? Le client peut geler les paiements. Résultat : l’entreprise étouffe, licencie, et la Wallonie se retrouve avec une usine à moitié vide.
Worse : ce contrat, c’est peut-être le seul. « Les grands clients, ils signent avec des acteurs qui ont déjà fait leurs preuves », rappelle un expert du secteur. Aerospacelab n’a pas de track record. Alors d’où vient cette confiance aveugle ?
Réponse : de la politique. Deper a su jouer sur deux tableaux. D’un côté, il flatte les ego des décideurs wallons (« Vous allez devenir un hub spatial ! »). De l’autre, il leur vend l’idée que sans eux, l’Europe perdra des parts de marché. « C’est du storytelling pur », soupire un ancien de l’ESA. « Mais ça marche. Parce que personne n’ose dire non. »
La Wallonie va-t-elle répéter les erreurs du passé ?
Charleroi a déjà connu ça. Dans les années 1980, la ville misait sur le sidérurgie. Résultat : des milliers d’emplois perdus, des friches, une réputation de ville abandonnée. Aujourd’hui, on parle de « reconversion », de « nouvelle chance ». Mais les mécanismes sont les mêmes : on croit à un miracle, on investit sans filet, et on espère que cette fois, ça marchera.
Le spatial, c’est comme l’acier : ça se construit sur le long terme. Sauf qu’avec Aerospacelab, tout va trop vite. Trop de promesses, trop peu de garanties. Et si le rêve spatial tourne au cauchemar ? Qui paiera l’addition ?
Pas les actionnaires. Pas les ingénieurs. Les contribuables wallons, comme toujours.
Le vrai enjeu n’est pas dans l’espace, mais sur Terre
Derrière les satellites et les milliards, il y a une question simple : la Wallonie a-t-elle les épaules pour porter un tel pari ? Les usines spatiales ne poussent pas comme des champignons. Elles demandent des années de formation, des partenariats solides, une chaîne d’approvisionnement fiable. Charleroi en a-t-elle les moyens ?
Peut-être. Mais une chose est sûre : si Aerospacelab échoue, ce ne sera pas à cause du manque de talent. Ce sera à cause d’un mélange de précipitation, d’optimisme démesuré, et d’une région qui a cru, une fois de plus, que le prochain eldorado était à portée de main.
Le spatial, c’est sérieux. Très sérieux. Et Charleroi, aujourd’hui, joue avec des règles qui ne sont pas les siennes.