La remigration, ou l’art de faire peur sans plan concret
Zemmour a commencé par là, comme un chef d’orchestre qui sait que son public adore les fanfares. « La France est en train de devenir un pays de remigration forcée », a-t-il lancé. Phrase choc, bien sûr. Mais derrière, il n’y a presque rien. Juste des mots, des chiffres approximatifs, et cette vieille habitude de brandir la menace sans dire comment on l’évite.
Il a cité des études, toujours les mêmes, sur les étrangers qui « profitent » du système. Problème : ces études, on les connaît. Elles datent de 2020, 2021. La France a changé depuis. Les budgets sociaux aussi. Mais Zemmour, lui, reste coincé dans son récit. Comme s’il avait peur que la réalité le rattrape.
Et puis, il y a ce détail : aucun mécanisme précis. Pas de liste de pays cibles, pas de calendrier, pas même une idée claire sur comment on expulse 100 000 personnes par an sans créer un chaos administratif. Juste des promesses, des menaces, et cette certitude que « les Français en ont marre ». Sauf que les Français, justement, ils ne semblent pas tous d’accord. Les sondages le montrent : la priorité n°1 pour beaucoup, c’est le pouvoir d’achat. Pas les expulsions. Mais bon, Zemmour, lui, il a son électorat. Et son électorat, il aime les phrases qui claquent.
L’IA, ou comment transformer une techno en bouc émissaire
Ensuite, il a parlé d’intelligence artificielle. Là, au moins, le sujet est neuf. Assez pour que personne ne puisse lui reprocher de répéter les mêmes vieux schémas. « L’IA, c’est une menace pour notre civilisation », a-t-il déclaré. Traduction : « Les GAFAM, c’est nous les méchants ».
Le problème, c’est que Zemmour mélange tout. D’un côté, il dénonce les licornes américaines qui « écrasent » l’Europe. De l’autre, il propose… rien. Pas de régulation concrète, pas de plan pour relancer une tech française, pas même une critique ciblée des algorithmes. Juste cette idée que « l’IA, c’est le communisme numérique ». Une métaphore facile, qui fait mouche auprès de ceux qui voient dans le numérique une nouvelle forme de totalitarisme.
Pourtant, les experts vous diront une chose : l’IA n’est pas un ennemi en soi. C’est un outil. Un outil puissant, oui, mais dont l’usage dépend des mains qui le tiennent. Zemmour, lui, préfère diaboliser la machine plutôt que de parler des régulateurs qui ferment les yeux. Parce que ça, ça le dépasse. Ou alors, il sait très bien que critiquer Bruxelles ou Washington, ça fait toujours voter.
Reconquête, ce parti qui marche sur des œufs
Entre les deux discours, il y a un problème : Reconquête n’est pas un parti, c’est un mouvement de protestation. Un mouvement qui grandit, mais qui peine à se structurer. À Port-Marly, les tentes étaient pleines, les discours applaudis. Mais dans les coulisses, on sent la tension.
Les militants veulent des résultats. Les cadres, eux, ont peur de se disperser. Et Zemmour ? Lui, il joue les arbitres. « On ne peut pas tout faire en même temps », a-t-il répété. Sauf que sur le terrain, les élus locaux se plaignent : « On nous demande de tout porter, mais on n’a ni moyens ni directives claires ».
Prenez l’exemple de Marine Le Pen, qui a tenté de récupérer le thème de l’immigration en parlant de « préférence nationale ». Résultat ? Zemmour a volé la vedette, mais le RN reste divisé. Reconquête, lui, n’a même pas cette excuse. Il n’a pas de ligne claire, pas de base militante organisée, et surtout, pas de réponse aux questions qui fâchent : « Et après ? »
Le vrai sujet, personne n’en parle vraiment
Ce qui est frappant dans ce discours, c’est ce qu’il ne dit pas. Pas un mot sur l’écologie, par exemple. Pourtant, c’est un sujet qui monte, qui divise, et qui pourrait bien devenir un enjeu électoral majeur. Pas un mot non plus sur l’Europe, si ce n’est pour la critiquer. Comme si Zemmour avait peur que son électorat ne supporte pas qu’on parle d’autre chose que de l’immigration et de l’IA.
Et puis, il y a l’économie. Zemmour parle de « souveraineté », mais il évite soigneusement le mot « croissance ». Comme si le PIB, les usines, les emplois, tout ça, c’était des détails. Pourtant, c’est bien là que la France coince. Le chômage des jeunes frôle les 18 % (source : INSEE, 2023). Les PME étouffent. Les retraites, c’est la guerre. Mais Zemmour, lui, il préfère parler de remigration.
Pourquoi ? Parce que c’est plus simple. Parce que ça fait peur. Parce que ça mobilise. Mais ça ne résout rien.
La France qui s’endort, et Zemmour qui crie plus fort
À la fin du discours, un militant m’a glissé : « Zemmour, il a raison sur un point : les autres, ils nous prennent pour des cons ». Traduction : « Au moins, lui, il dit les choses comme elles sont ».
Sauf que non. Zemmour ne dit pas les choses comme elles sont. Il les simplifie. Il les résume à des slogans. Il en fait des combats, alors que ce sont souvent des symptômes.
La France a des problèmes. Des vrais. Pas ceux qu’on lui prête, mais ceux qui la saignent chaque jour : la précarité, le vieillissement, la perte de vitesse industrielle. Zemmour, lui, il préfère parler des autres. Des étrangers qui « profitent », des GAFAM qui « nous dominent », des élites qui « nous mentent ».
C’est plus facile. Et ça marche, pour l’instant.
Mais jusqu’à quand ?
Parce que la vraie question, celle que personne ne pose vraiment, c’est celle-ci : et si Zemmour avait raison… mais sur le mauvais sujet ?