Le Sénégal forme 200 volontaires pour les JOJ, mais personne ne parle de leur avenir après la fête
En ce moment, à Thiès, 200 jeunes suivent une formation accélérée pour devenir EVS, Event Volunteers Staff, des bénévoles professionnels, en quelque sorte. Leur mission ? Assurer le bon déroulement des Jeux Olympiques de la Jeunesse (JOJ) en 2026. Le Sénégal mise sur cette opération pour montrer qu’il sait organiser un méga-événement. Sauf que personne ne leur promet un job après. Et c’est ça, le vrai problème.
Une formation payée par l’État, mais pas de contrat
La formation, financée par l’État sénégalais en partenariat avec le Comité International Olympique (CIO), dure quelques semaines. On leur apprend à gérer des foules, à parler anglais, à sourire même quand la canicule tape. À Thiès, le centre de formation ressemble à une école de commerce low-cost : des salles climatisées, des powerpoints, et des intervenants qui répètent sans cesse : « Les JOJ, c’est l’avenir du Sénégal. » Sauf que personne ne dit ce qu’il adviendra de ces 200 jeunes une fois les Jeux terminés.
Pourtant, le modèle est connu. Aux JO de Tokyo en 2021, des milliers d’EVS ont été recrutés, formés, et ensuite… rien. Beaucoup se sont retrouvés sans filet, avec une expérience qui ne servait à rien sur leur CV. Le CIO et les organisateurs locaux préfèrent ne pas en parler. « C’est un engagement moral, pas légal », résume un ancien EVS français, qui a préféré rester anonyme. « On te dit : ‘Vous représentez les valeurs olympiques’, mais après ? Tu es un numéro. »
Au Sénégal, le ministère des Sports promet « des perspectives d’embauche ». Mais dans quel secteur ? Le tourisme ? L’événementiel ? À Dakar, où le chômage des jeunes dépasse 20 % (source : Banque Mondiale, rapport 2023), ces promesses sonnent creux. Les EVS sont souvent des étudiants ou des jeunes diplômés sans réseau. Une fois les Jeux finis, ils devront retourner sur le marché du travail… avec une expérience qui ne les distingue en rien des autres.
Le piège des « opportunités » sans filet
Pourtant, le gouvernement sénégalais insiste : « Les JOJ sont une vitrine pour le pays. » Oui, mais pour qui ? Pour les investisseurs étrangers ? Pour le CIO ? Pas pour ces 200 volontaires, qui signent un contrat précaire, sans garantie d’embauche. « On nous dit que c’est une expérience unique, mais unique pour quoi ? », lance Aminata Diop, 24 ans, étudiante en communication à Dakar. « Si je veux travailler dans l’événementiel après, je devrai recommencer de zéro. »
Le pire ? Beaucoup ne le savent pas en signant. Les contrats sont flous, les engagements oraux. « On nous parle de ‘débouchés’, mais personne ne précise lesquels », ajoute-elle. À Thiès, les formateurs évitent le sujet. « Concentrez-vous sur la mission », leur répète-t-on. Comme si l’après-JOJ n’existait pas.
Un marché de dupes organisé par le CIO
Le problème, c’est que ce système est structurel. Les EVS existent depuis les Jeux de Sydney en 2000. À chaque édition, des milliers de jeunes sont recrutés, formés, et jetés après. Le CIO et les comités d’organisation se déchargent de toute responsabilité. « C’est un modèle économique : on utilise des jeunes motivés, peu coûteux, et on les balance après », analyse un ancien cadre du CIO, sous couvert d’anonymat. « Personne ne veut assumer. »
Pour les JOJ de Dakar, le CIO a même externalisé une partie de la formation à des entreprises locales, comme Senevol, une société spécialisée dans l’événementiel. « On ne fait que ce qu’on nous demande », explique un responsable de Senevol, qui refuse de donner plus de détails. « La suite, ce n’est pas notre problème. »
Pourtant, le Sénégal pourrait en faire un levier. D’autres pays ont tenté de capitaliser sur leurs EVS. La Corée du Sud, après les JO de 2018, a créé un programme pour reconvertir ses bénévoles dans le tourisme. Résultat ? Certains ont trouvé des emplois stables. Le Sénégal n’a rien prévu de tel. « On nous parle de ‘fierté nationale’, mais où est le plan concret ? », s’emporte Ousmane Ndiaye, 28 ans, ancien militaire reconverti dans l’événementiel.
La vraie question : et après ?
À Thiès, les 200 volontaires s’entraînent. Ils sourient, ils répètent leurs discours, ils apprennent à gérer les crises. Mais personne ne leur demande : « Et après les Jeux, vous ferez quoi ? »
Le gouvernement sénégalais mise sur l’effet d’aura des JOJ pour attirer des investissements. Les EVS, eux, ne sont qu’un accessoire de cette stratégie. Une main-d’œuvre jetable, utile le temps de la fête, puis oubliée.
Pourtant, il y a une solution. D’autres pays l’ont fait : transformer ces bénévoles en ambassadeurs, en employés du secteur public, en entrepreneurs. Le Sénégal pourrait en profiter. Mais pour l’instant, personne ne semble s’en soucier.
Parce que les JOJ, c’est comme un feu d’artifice : ça brille, ça fait du bruit, et après, il ne reste que des cendres.