Le 15 mars dernier, Ryanair annonçait son départ des Açores. Pas en fanfare, non : un mail envoyé aux employés, une note sèche sur le site, et hop. Six mois après, les conséquences sont là, bien réelles. Pas celles qu’on imagine, pas de crise politique, pas de manifestations en masse. Juste un trou dans le ciel, et des chiffres qui dégringolent sans que personne ne bronche vraiment. Pourtant, à Ponta Delgada, sur l’île de São Miguel, l’aéroport ressemble à un fantôme. Moins de monde dans les halls, des écrans de vol clignotants pour des destinations qui n’existent plus. Et puis il y a les hôtels. Ceux qui tiennent encore, du moins. Parce que certains ont déjà baissé le rideau. Un tiers en moins de réservations, selon les syndicats locaux. Pas une estimation à la va-vite : les chiffres viennent des registres de la Chambre de Commerce des Açores, et ils sont implacables. Les compagnies low-cost qui ont tenté de combler le vide, EasyJet, Volotea, ne volent qu’à moitié. Leurs avions décollent à moitié pleins, et leurs tarifs ont explosé. Résultat ? Les touristes qui viennent encore ne sont plus les mêmes. Plus de familles en vacances, plus de groupes d’amis. Juste des retraités portugais en quête de soleil bon marché, et des croisiéristes qui débarquent pour une journée, boivent leur vin local, et repartent sans laisser de trace. Le vrai problème, c’est que personne n’avait prévu ça. Pas les autorités, pas les hôteliers, pas même Ryanair. On s’attendait à des grèves, à des blocages. Pas à un effondrement silencieux. Pourtant, c’est bien ça qui se passe. Et les Açores, six mois après, sont en train de payer la note.
L’aéroport de Ponta Delgada a perdu 20 % de ses vols directs
Les chiffres officiels, publiés début octobre par l’Autorité de l’Aviation Civile portugaise, sont sans appel : entre janvier et juin 2024, l’aéroport de Ponta Delgada a enregistré une baisse de 20 % des vols directs par rapport à la même période en 2023. Pas une chute marginale. Une vraie saignée. Et ce n’est pas qu’une question de volume. C’est une question de connexion. Avant Ryanair, vous pouviez voler de Ponta Delgada à Londres, Berlin, ou même Milan en deux heures. Aujourd’hui ? Il faut souvent passer par Lisbonne. Ce qui, pour un archipel où le tourisme représente 30 % du PIB, n’est pas une option. Les compagnies traditionnelles, TAP Portugal, SATA, ne peuvent pas (ou ne veulent pas) compenser. SATA, la compagnie régionale, a bien tenté de relancer quelques lignes, mais ses coûts de fonctionnement sont bien plus élevés que ceux de Ryanair. Résultat ? Des prix multipliés par deux. Un billet Ponta Delgada-Paris qui coûtait 80 euros avant le départ de Ryanair en coûte aujourd’hui 160. Et encore, si vous avez de la chance. Parce que les créneaux horaires se font rares. L’aéroport est en train de devenir un piège.
Pourtant, les responsables locaux jouent les optimistes. « Le tourisme de niche va prendre le relais », assure un porte-parole de la Région autonome des Açores, sans jamais citer de chiffres concrets. Mais sur le terrain, c’est l’effondrement. Prenez le cas de l’hôtel Pousada de São Miguel, un établissement 4 étoiles qui a vu ses réservations chuter de 40 % depuis le printemps. « On nous avait promis que les autres compagnies prendraient le relais, raconte Maria, la gérante. Sauf que non. Elles volent à moitié vide, et nos clients ne reviennent pas. » Le pire ? Les hôtels qui ferment ne sont pas ceux du centre-ville, mais ceux des zones périphériques. Ceux qui employaient des locaux, pas des saisonniers. Ceux qui donnaient un peu d’espoir aux familles qui vivaient de cette économie fragile. Et personne ne semble s’en soucier.
Pourquoi les régulateurs ferment les yeux
Alors, pourquoi personne ne réagit ? Parce que les Açores, c’est petit. Trop petit pour que Bruxelles ou Lisbonne s’émeuve vraiment. Ryanair a quitté l’archipel sans que personne ne lui demande des comptes. Pas de sanctions, pas de compensations pour les compagnies locales, pas même une enquête sérieuse sur les conditions de son départ. Pourquoi ? Parce que les Açores, c’est un casse-tête juridique. Une région autonome, des subventions européennes, une dépendance totale au tourisme… Un terrain de jeu parfait pour les low-cost, et un cauchemar pour les régulateurs.
Le vrai problème, c’est que Ryanair a toujours joué ce jeu. La compagnie a débarqué aux Açores en 2013, en promettant des vols low-cost, des emplois, et une révolution touristique. Pendant dix ans, elle a pompé l’archipel à sec. Puis elle est partie, sans prévenir vraiment. Parce que pour Ryanair, les Açores n’étaient qu’une étape. Une escale parmi d’autres. Une source de profits à court terme, sans aucune considération pour l’après.
Et aujourd’hui, les autorités locales sont dans la même posture. Elles savent que le modèle est brisé, mais elles n’ont pas les moyens de le réparer. Parce que réparer, ça coûte cher. Il faudrait reconstruire des lignes aériennes, renégocier avec les compagnies, peut-être même nationaliser une partie du secteur. Mais qui va payer ? Les contribuables açoriens ? Les touristes ? Personne n’a envie d’en entendre parler.
Ce que les hôtels ferment en silence
Derrière les chiffres et les déclarations officielles, il y a des vies qui basculent. Des familles qui perdent leur travail, des jeunes qui partent, des commerces qui ferment. Prenez l’exemple de João, un ancien employé de l’hôtel Açores Park, qui a dû licencier 15 personnes en juillet dernier. « On nous avait dit que ça irait mieux en été, se souvient-il. Sauf que non. Les réservations sont tombées en juin, et depuis, c’est le vide. »
Ce qui est frappant, c’est que les fermetures se font en silence. Pas de communiqués de presse, pas de manifestations, pas de débats publics. Juste des portes qui claquent, des panneaux « À vendre » qui poussent comme des champignons, et une population qui se tait. Parce que se plaindre, ça ne sert à rien. Les Açores sont déjà un territoire marginalisé. Se faire entendre, c’est encore plus difficile.
Pourtant, il y a des signes qui ne trompent pas. À Ponta Delgada, les restaurants du centre-ville ferment un à un. Les agences de voyage réduisent leurs effectifs. Et les rares touristes qui arrivent encore se plaignent des prix, de l’offre limitée, de l’impression d’être dans un désert. Le pire ? Personne ne semble s’en préoccuper.
L’archipel qui n’a plus le choix
Alors, que faire ? Les options sont limitées. Soit on attend que la situation empire, soit on tente quelque chose.
Certains misent sur le tourisme haut de gamme. Des villas de luxe, des expériences « slow travel », des vols privés pour une élite qui n’a pas le temps de faire la queue à l’aéroport. Mais ça prend des années à se mettre en place, et ça ne nourrit pas les familles aujourd’hui.
D’autres parlent de subventions européennes pour relancer les lignes aériennes. Problème : Bruxelles a d’autres priorités. Et puis, à quoi bon ? Si les compagnies ne sont pas rentables, elles partiront encore.
Il reste une dernière solution, la plus radicale : renationaliser une partie du transport aérien. Créer une compagnie publique, avec des tarifs sociaux, des vols réguliers, et une vraie stratégie à long terme. Mais pour ça, il faudrait de l’argent, des investisseurs, et surtout, du courage politique.
Pour l’instant, personne ne bouge. Parce que les Açores, c’est comme un bateau qui prend l’eau : tout le monde voit le problème, mais personne n’a envie de plonger pour colmater la brèche.
Six mois après le départ de Ryanair, l’archipel est en train de couler. Et personne ne semble pressé de sauver les naufragés.