Pourquoi les squatteurs gagnent toujours
Le McDonald’s de Charpennes n’est pas le premier à plier. Depuis deux ans, les terrasses de Villeurbanne se vident comme des piscines en été. D’abord les cafés, puis les restaurants, maintenant les fast-foods. La mairie parle de « nuisances », les commerçants de « harcèlement ». Mais personne ne parle de la vraie raison : les squatteurs ne sont pas des criminels, ce sont des indicateurs. Ils montrent juste que la ville a abandonné ses espaces publics. Et quand une ville abandonne ses places, elle abandonne ses habitants.
En 2022, la ville a recensé 147 signalements pour occupation illégale de terrasses (source : rapport municipal sur la propreté urbaine). 147 fois où des inconnus se sont installés, ont mangé, dormi, pissé parfois, et sont repartis sans laisser d’adresse. 147 fois où la police est passée, a relevé un PV, et a laissé faire. Parce que chasser des gens sans domicile, c’est compliqué. Parce que les squatteurs, eux, ne squattent pas pour nuire : ils squattent parce qu’il n’y a plus de bancs, plus de places assises, plus d’endroits où s’asseoir sans payer. Villeurbanne a viré ses bancs en 2018 pour « éviter les dégradations ». Résultat : ceux qui n’ont pas les moyens de payer une table de café s’assoient par terre. Ou ne s’assoient plus du tout.
Et puis il y a le McDonald’s. Un symbole. Pas parce que c’est McDonald’s, mais parce que c’est un fast-food en plein centre-ville, avec une terrasse qui donne sur une artère passante. Une terrasse qui, avant, attirait des familles, des étudiants, des gens pressés. Maintenant, elle attire des flics en renfort et des commercants en colère. La direction a choisi la facilité : retirer les tables, fermer la porte, et faire semblant que le problème est réglé. Sauf que le problème, c’est que Villeurbanne n’a plus de places pour personne.
Ce que les commerçants ne disent pas
Les patrons du quartier râlent. Ils ont raison de râler. Mais ils mentent un peu, aussi. Ils disent que les squatteurs « dégradent l’image du quartier ». Vrai, mais accessoire. Le vrai problème, c’est que les clients ne viennent plus. Pas à cause des squatteurs, mais parce que Villeurbanne a viré ses bancs, ses fontaines, ses espaces libres. Parce que la ville a transformé ses rues en zones de non-droit pour ceux qui ne paient pas, et en déserts pour ceux qui ne consomment pas.
Prenez l’exemple de la place Charpennes. Avant, c’était un lieu de passage, un lieu de pause. Maintenant, c’est un no man’s land. Les commerçants se plaignent des squatteurs, mais ils ne disent pas un mot sur les passants qui évitent désormais la place. Ils ne disent pas que leur vrai ennemi, c’est une ville qui a tout fait pour que ses rues soient inhospitalières.
Et puis il y a le chiffre qu’on ne cite jamais : 32 % des habitants de Villeurbanne déclarent ne plus sortir de chez eux le soir (source : enquête de sécurité urbaine, 2023). 32 %. Un tiers. Parce que les rues ne sont plus sûres ? Pas seulement. Parce qu’elles ne sont plus vivantes. Parce qu’une ville sans bancs, sans terrasses, sans lieux pour s’asseoir, c’est une ville qui renvoie ses habitants chez eux.
La mairie joue les innocents
La mairie de Villeurbanne a une réponse toute prête : « On nettoie, on verbalise, on déplace les squatteurs. » Sauf que déplacer des squatteurs, ça ne résout rien. Ça résout juste le problème ailleurs. Et puis, qui les déplace ? La police municipale ? Avec quel budget ? Combien de PV par jour ? Personne ne le sait. Parce que les squatteurs, c’est le symptôme, pas la maladie.
La vraie question, c’est : pourquoi une ville comme Villeurbanne, avec ses 150 000 habitants, ses universités, ses emplois, n’a plus de places pour s’asseoir ?
La réponse est simple : parce que la mairie a préféré fermer les yeux sur les dégradations (les bancs cassés, les graffitis, les déchets) plutôt que de dépenser de l’argent pour entretenir l’espace public. Parce que c’est plus facile de retirer une terrasse que de payer des agents municipaux pour nettoyer. Parce que Villeurbanne a choisi la facilité : faire semblant que tout va bien, plutôt que de faire en sorte que ça aille vraiment bien.
Et maintenant ?
Alors, que faire ?
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Arrêter de chasser les squatteurs comme des malpropres. Ils ne sont pas le problème, ils sont la conséquence. Le problème, c’est qu’il n’y a plus de bancs, plus de places assises, plus de lieux où s’asseoir sans payer. La solution ? Réinstaller des bancs indestructibles, des fontaines, des espaces publics qui résistent aux dégradations. Pas des bancs en bois qui pourrissent en six mois, mais des bancs en métal, des tables fixes, des lieux conçus pour durer.
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Arrêter de laisser les commerçants dicter la politique urbaine. Les patrons veulent des terrasses propres ? D’accord. Mais ils ne veulent pas payer pour la sécurité, ni pour l’entretien. Alors soit ils assument, soit ils ferment boutique. Villeurbanne n’est pas un parc d’attractions pour touristes : c’est une ville habitée. Et une ville habitée a besoin d’espaces publics qui fonctionnent pour tous.
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Comprendre que les squatteurs ne sont pas des ennemis. Ce sont des gens sans logement, sans argent, sans espoir. Les chasser, ça ne les fait pas disparaître. Ça les fait juste se déplacer. La vraie solution ? Des logements d’urgence, des centres d’hébergement, des aides sociales qui marchent. Pas des PV et des expulsions.
Le vrai scandale, c’est que personne ne pose la question
Pourquoi Villeurbanne en est arrivée là ? Parce que pendant des années, les maires se sont succédé en faisant semblant de régler les problèmes. En nettoyant après la bataille, sans jamais prévenir le coup. En laissant les commerçants crier au loup, sans jamais leur demander : « Et vous, vous faites quoi pour attirer du monde ? »
Le McDonald’s de Charpennes a retiré sa terrasse. C’est une victoire pour les squatteurs ? Non. C’est une défaite pour Villeurbanne. Parce que quand une ville renonce à ses places publiques, elle renonce à ses habitants. Et une ville sans habitants, ça n’existe pas.
Alors oui, les squatteurs sont là. Oui, ils gênent. Oui, il faut les gérer. Mais le vrai combat, ce n’est pas contre eux. C’est pour une ville qui assume enfin d’être une ville.
Et ça, personne ne veut en parler.