Le Vietnam veut sauter la classe des pays émergents. Problème : ses banques étouffent l’économie, et ses entreprises étouffent à leur tour. Résultat ? Une croissance qui patine, et des investisseurs qui regardent ailleurs. Pourtant, la solution est sous leurs yeux : les marchés financiers. Mais pour en profiter, Hanoï doit casser ses vieux réflexes. Sinon, 2045 sera encore loin du tableau de chasse.
En 2023, le Vietnam a attiré 189 milliards de dollars d’investissements directs étrangers (IDE), un record. Assez pour faire rêver. Sauf que ces flux, concentrés dans quelques secteurs (électronique, textile, énergie), ne suffisent pas à financer la transition industrielle dont le pays a besoin. Les banques locales, toujours dominantes, prêtent à tour de bras… mais aux mêmes acteurs, avec les mêmes garanties pourries. Les PME étouffent. Les startups innovantes ? Elles se font rares. Et les grands projets d’infrastructure ? Ils traînent, faute de liquidités fraîches.
Pourtant, le Vietnam a un atout : son marché boursier, le HoSE, a bondi de 120 % depuis 2020. Les investisseurs étrangers y voient un eldorado, surtout depuis que le pays a assoupli les règles pour les étrangers en 2022. Mais voici le hic : les entreprises vietnamiennes qui cotent en Bourse représentent moins de 1 % du PIB. Comparé à la Corée du Sud (30 % du PIB) ou à la Thaïlande (20 %), c’est une blague. Le pays se prive de capitaux, et les actionnaires locaux, souvent des familles ou des fonds d’État, bloquent les levées massives.
Les marchés financiers, arme à double tranchant
Le Vietnam a compris une chose : pour décoller, il faut attirer des capitaux risqués. Les obligations souveraines ? Trop chères. Les prêts chinois ? Trop risqués. Reste les marchés : actions, obligations corporates, fonds d’investissement. Problème : Hanoï ne sait pas encore les utiliser sans se brûler.
Prenez VinFast, le constructeur automobile ambitieux soutenu par le milliardaire Pham Nhat Vuong. En 2022, l’entreprise a levé 1,2 milliard de dollars en Bourse… mais à quel prix ? Des actionnaires minoritaires écrasés, des dettes opaques, et une gouvernance qui sent le copinage. Résultat ? Les investisseurs étrangers hésitent. Pourtant, c’est ce genre de levées qui manque au Vietnam pour industrialiser son économie.
Et puis, il y a le risque géopolitique. Les États-Unis surveillent de près les flux vers Hanoï, surtout depuis les tensions en mer de Chine méridionale. Un krach boursier vietnamien en 2024 ? Personne n’en parle, mais les hedge funds y préparent leurs paris.
Ce que les régulateurs refusent de voir
Le gouvernement vietnamien a un plan : d’ici 2030, 20 % des entreprises cotées devront être des PME. Belle intention. Sauf que les régulateurs locaux freinent des quatre fers. Pourquoi ? Parce que ça implique de lâcher du lest sur le contrôle des capitaux, et personne ne veut entendre parler de corruption ou de fuites d’argent.
Exemple ? La Bourse de Hanoï exige encore des garanties bancaires à 100 % pour les nouvelles introductions en Bourse. Autrement dit : si votre entreprise se plante, la banque paie à votre place. Les investisseurs, eux, veulent des actions, pas des cautions. Résultat : les levées privées explosent (3,5 milliards de dollars en 2023), mais les IPO (introductions en Bourse) s’effondrent.
Et puis, il y a l’ombre de la Chine. Pékin finance toujours une partie des grands projets vietnamien (ports, barrages, usines). Mais les créanciers chinois ne jouent pas selon les mêmes règles. Ils prêtent sans se soucier des risques, et quand le Vietnam a du mal à rembourser, ils récupèrent des parts d’entreprises. C’est comme ça qu’on devient dépendant.
Le vrai défi : former une élite qui ose
Le Vietnam a des ingénieurs, des usines, des ports. Ce qui lui manque, c’est une classe dirigeante prête à prendre des risques.
Prenez le cas de Masan, le conglomérat local qui a tenté de lever des fonds à l’étranger en 2021. L’opération a échoué parce que les actionnaires familiaux ont refusé de diluer leur pouvoir. Même chose chez VietJet Air, où le fondateur Nguyen Thi Phuong Thao contrôle toujours 60 % du capital.**
Pourquoi c’est un problème ? Parce que ces familles préfèrent emprunter aux banques (à taux usuriers) plutôt que de laisser entrer des investisseurs étrangers. Elles ont peur de perdre le contrôle. Sauf que sans capitaux extérieurs, le Vietnam ne décollera jamais.
2045, ou l’art de rater sa chance
Le Vietnam a jusqu’à 2030 pour réformer en profondeur ses marchés financiers. Sinon, les pays comme l’Indonésie ou les Philippines le doubleront sur la croissance.
Voici ce qu’il faudrait faire, sans édulcorer :
- Ouvrir vraiment le capital des entreprises d’État. Pas à 10 %, mais à 30-40 %. Sinon, les marchés étrangers ne viendront pas.
- Lâcher les garanties bancaires inutiles. Les investisseurs veulent des actions, pas des cautions. Si une entreprise se plante, qu’elle paie.
- Créer un fonds souverain indépendant. Pas un nouveau pot-de-vin pour les proches du pouvoir, mais un vrai véhicule pour attirer les capitaux étrangers.
- Arrêter de faire semblant avec la transparence. Les rapports financiers des entreprises cotées sont encore pleins de trous. Les audits ? Souvent bidon. Les investisseurs étrangers s’en fichent.
Le vrai risque, ce n’est pas la Chine ou les États-Unis. C’est de rester coincé dans le modèle actuel : des banques qui prêtent n’importe quoi, des familles qui refusent de lâcher du lest, et des régulateurs qui font semblant de croire que ça peut durer.
En 2045, le Vietnam sera toujours un pays émergent, à moins que quelqu’un ne force les portes.